/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
Cette fatigue de devoir choisir un camp
Je refuse la violence. Et je refuse qu'on m'oblige à choisir un camp. Quand la polarisation, la suspicion et les certitudes finissent par nous épuiser et par abîmer nos relations humaines.
Un groupe de messagerie entre amis de longue date. Quelqu'un partage une vidéo, accompagnée d'un commentaire tranché. Une réponse fuse, puis une autre, plus sèche. Certains se taisent, d'autres quittent discrètement la conversation. Le lendemain, on hésite à envoyer le moindre message, de peur de rallumer l'incendie. Et l'on mesure soudain la distance qui s'est installée entre des gens qui, hier encore, riaient ensemble.
Peut-être avez-vous déjà vécu cette scène. Moi, oui.
Je dois vous faire une confidence : j'éprouve une fatigue psychologique grandissante face au climat de violence, de suspicion et de confrontation qui semble envahir notre société. Et, plus encore que cette fatigue, je ressens une profonde tristesse devant les divisions qu'il provoque entre nous.
Une fatigue qui ne dit pas son nom
Cette fatigue, je crois que nous sommes nombreux à la ressentir, sans toujours savoir la nommer.
C'est ouvrir son téléphone le matin et sentir sa gorge se serrer avant même d'avoir lu un titre. C'est faire défiler les vidéos tard dans la nuit, en sachant que cela ne nous fait aucun bien. C'est se sentir coupable de détourner les yeux, puis épuisé de les garder ouverts.
C'est aussi une forme d'impuissance : tant d'images, tant de colère, et si peu de prise sur ce qui se passe. On devient plus irritable, on dort moins bien, on ne sait plus très bien quoi penser. Et l'on n'ose pas toujours le dire, de peur de passer pour indifférent.
Je l'entends autour de moi, et parfois aussi dans mon cabinet. À celles et ceux qui la ressentent, je voudrais dire ceci : cette fatigue n'est ni une faiblesse ni de l'indifférence. C'est la réaction normale d'un esprit exposé en continu à la violence et au conflit, sans pouvoir agir sur eux.
Sommés de choisir un camp
J'ai parfois le sentiment que nous sommes désormais sommés de choisir notre camp. Soit nous dénonçons les violences policières, et nous voilà soupçonnés d'être contre la police et les institutions. Soit nous condamnons les violences des casseurs, et nous voilà assimilés à la droite, voire à l'extrême droite.
Mais depuis quand faut-il choisir ?
Manifester est un droit. Détruire n'en est pas un.
Je refuse toute forme de violence, d'où qu'elle vienne et quelles que soient les convictions au nom desquelles elle s'exerce. Je refuse les violences policières injustifiées comme je refuse les agressions contre les policiers. Je refuse les intimidations, les dégradations, les vitrines fracassées, les véhicules incendiés et les biens publics saccagés.
Refuser de choisir un camp ne signifie pas pour autant que toutes les violences se valent. Les institutions détiennent la force au nom de tous. C'est précisément pour cela que nous sommes en droit d'attendre d'elles une exemplarité particulière, et que leurs dérives doivent être examinées avec rigueur. Le dire, ce n'est pas être contre la police. C'est attendre beaucoup d'elle.
Il faudrait par ailleurs être aveugle pour ne pas reconnaître les difficultés sociales que traversent tant de personnes. La précarité, les inégalités, la peur du lendemain et le sentiment de ne plus être entendu sont des réalités qui méritent toute notre attention.
Comprendre la colère ne signifie pas justifier la destruction. Et condamner les casseurs ne signifie pas mépriser les manifestants. Pourquoi est-il devenu si difficile de défendre ces deux convictions à la fois ?
Quand le soupçon remplace les faits
À cette violence s'ajoute un climat de méfiance généralisée. Qui organise réellement les débordements ? Des casseurs professionnels, des groupes extrémistes, des puissances étrangères, des provocateurs infiltrés ? Les hypothèses circulent, les accusations se multiplient, les certitudes s'affichent. Mais où sont les preuves ?
Bien sûr, des manipulations ont existé, et certaines ont été établies. Mais ce n'est pas parce qu'un événement profite à quelqu'un que cette personne l'a nécessairement provoqué. Et avec les réseaux sociaux et une intelligence artificielle capable de fabriquer des images, des voix et des vidéos, distinguer le vrai du faux devient un véritable défi.
Nous semblons perdre le droit de douter. Demander des preuves est perçu comme une prise de position. Reconnaître que l'on ne sait pas devient presque suspect. Or vérifier n'est pas minimiser, et refuser une conclusion hâtive n'est pas choisir un camp.
Quand nos convictions deviennent des murs
En psychologie, nous savons que l'incertitude nous pousse vers des raisonnements plus simples. Diviser le monde entre les bons et les méchants, les « nous » et les « eux », rassure. C'est ce qu'on appelle la pensée dichotomique.
Notre appartenance à un groupe joue aussi un rôle. Nous retenons plus volontiers ce qui confirme nos convictions et écartons ce qui les dérange : c'est le biais de confirmation. Et nous avons tendance à imaginer l'autre camp plus extrême et plus hostile qu'il ne l'est réellement.
Il y a pourtant là une bonne nouvelle. Des enquêtes menées dans plusieurs pays, notamment par l'organisation More in Common, montrent qu'une large partie de la population est lasse de cette polarisation et aspire à davantage de nuance. Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, vous n'êtes probablement pas une exception. Vous faites sans doute partie d'une majorité silencieuse, simplement moins bruyante que les extrêmes.
Ce qui me bouleverse, ce sont les conséquences de ces mécanismes sur nos relations. Je vois des amis, des proches, parfois des membres d'une même famille, s'enfermer dans des positions inconciliables. Des conversations autrefois enrichissantes deviennent des terrains minés. On mesure ses mots, on évite certains sujets, on finit par se taire pour préserver la relation.
Et progressivement, quelque chose se perd : la spontanéité, la confiance, le plaisir d'échanger, la curiosité pour la pensée de l'autre.
Depuis quand faut-il penser la même chose pour continuer à s'apprécier, à se respecter ou à s'aimer ?
Prendre soin de soi face à l'actualité
Avant de parler de dialogue, parlons de vous. On ne peut pas rester ouvert aux autres quand on est soi-même à bout.
- Choisir ses moments d'information. S'informer une ou deux fois par jour, à heure fixe, plutôt qu'en continu. Éviter les écrans juste avant de dormir.
- Distinguer s'informer et se surexposer. Revoir dix fois la même vidéo violente n'apporte aucune information supplémentaire, seulement plus d'angoisse.
- S'autoriser à ne pas avoir d'avis sur tout. « Je ne sais pas encore » est une réponse honnête, pas une démission.
- Revenir à ce sur quoi on a prise. Un engagement local, une aide concrète, un geste envers un proche : agir, même modestement, apaise le sentiment d'impuissance.
- Garder des espaces sans actualité. Le sport, la nature, un repas où l'on parle d'autre chose ne sont pas de la fuite. Ce sont des respirations nécessaires.
Retrouver le courage de la nuance et du dialogue
Après toutes ces années consacrées à la psychologie et aux relations humaines, je reste convaincu que notre capacité à vivre ensemble ne repose pas sur l'absence de désaccords, mais sur notre manière de les traverser.
- Écouter pour comprendre, plutôt que pour répondre ou convaincre. Lorsqu'un proche exprime une opinion qui nous heurte, lui demander ce qui l'amène à penser ainsi, plutôt que de chercher immédiatement à lui démontrer qu'il a tort.
- Distinguer les faits des interprétations. Avant de partager une vidéo choquante ou une accusation spectaculaire, vérifier sa source. Et lorsque nous ne savons pas, oser dire : « Je ne sais pas. »
- Sortir des étiquettes. Une personne qui condamne les casseurs n'est pas nécessairement d'extrême droite. Une personne qui dénonce des violences policières n'est pas nécessairement hostile à la police.
- Ne pas chercher à gagner. Il est possible de ne pas être d'accord sans livrer bataille, et d'interrompre une discussion devenue blessante sans renoncer à la relation.
Dialoguer ne signifie pas tout accepter. Le respect mutuel suppose aussi de pouvoir poser des limites face aux propos humiliants ou aux comportements agressifs. Mais ne laissons pas nos divergences devenir systématiquement des ruptures.
Je ne veux pas me résigner à un monde où nos convictions deviennent plus importantes que nos relations humaines.
La nuance n'est pas une faiblesse. Le doute n'est pas une lâcheté. Et le dialogue n'est pas une capitulation. Ce sont peut-être, aujourd'hui plus que jamais, des formes de courage.
Et si, dès notre prochaine conversation difficile, nous essayions simplement de poser une question de plus, de prononcer une accusation de moins et de laisser à l'autre la possibilité de nous surprendre ?
L'enjeu n'est pas de penser tous la même chose. C'est de réussir à continuer à vivre ensemble malgré nos différences.
Si cette fatigue s'installe et pèse sur votre sommeil, votre humeur ou vos relations, en parler à un psychologue peut vraiment aider. Vous n'avez pas à la porter seul.
Dimitri Haikin
Psychologue clinicien et psychothérapeute
Fondateur de Psy.be
Dimitri Haikin
Avenue Oscar de Burbure, 151 - 1950 Kraainem
Articles publiés : 130
Type :
Psychologue , Psychologue clinicien(ne) , Psychologue conventionné (INAMI) , Psychothérapeute
Spécialités :
Cohérence cardiaque , EMDR , Psychologie positive , Relaxation , Thérapie en marchant
Problématiques :
Problèmes d’éducation , Problèmes liés au travail , Stress , Traumatismes , Problèmes de couple , Phobie , Mésusages de l'alcool , Dépression , Angoisse d'abandon , Angoisses , Anxiété , Assertivité , Burn-out , Confiance en soi , Deuil , Pervers narcissiques , Emotion , Estime de soi , Jalousie pathologique , Manipulation mentale
Publics :
Adulte , Ado , Couple , Groupe
Du même auteur
Tous les articles de cet auteur/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
L’ostracisme numérique : quand l’autre disparaît après nous avoir sollicités
À qui n’est-ce jamais arrivé ? Vous recevez un message. Quelqu’un vous demande un conseil, votre...
Lire la suite/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
Affaire Lenoci : quand la foule en vient à légitimer la violence
Comment comprendre que des personnes qui condamnent habituellement la violence puissent soudainement dire :...
Lire la suite/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
Victime, persécuteur, sauveur : ce que l’affaire Lenoci révèle de notre rapport à la violence
L’affaire Grégory Lenoci me questionne beaucoup en tant que psychologue clinicien.Elle confronte...
Lire la suiteArticles sur le même sujet
Tous les articles sur le même sujetL’ostracisme numérique : quand l’autre disparaît après nous avoir sollicités
/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
À qui n’est-ce jamais arrivé ? Vous recevez un message. Quelqu’un vous demande un conseil, votre avis, une bonne adresse, une information ou simplement ce que vous...
Lire la suiteAffaire Lenoci : quand la foule en vient à légitimer la violence
/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
Comment comprendre que des personnes qui condamnent habituellement la violence puissent soudainement dire : « Dans ce cas-là, il l’a bien mérité » ?Il...
Lire la suiteVictime, persécuteur, sauveur : ce que l’affaire Lenoci révèle de notre rapport à la violence
/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
L’affaire Grégory Lenoci me questionne beaucoup en tant que psychologue clinicien.Elle confronte notre société à deux formes de transgression de l’interdit, mais...
Lire la suite





