/ Par Serge Rappaille / Dangers d'internet
Quand l’image devient trop parfaite : quels sont les effets psychologiques des images générées par l’IA ?
Quand l’image devient trop parfaite : quels effets psychologiques des images générées par l’IA ?
Il y a encore quelques années, lorsque nous regardions la photographie d’une personne, nous pouvions raisonnablement supposer que cette personne avait existé devant l’objectif. L’image pouvait être retouchée, embellie, recadrée ou mise en scène, mais elle conservait généralement un ancrage dans le réel.
L’intelligence artificielle générative modifie profondément ce rapport à l’image.
Nous sommes désormais exposés à des visages qui n’ont jamais existé, à des corps dont les proportions peuvent être calculées pour correspondre à certains canons esthétiques, à des intérieurs parfaitement ordonnés, des paysages spectaculaires et des scènes de vie qui semblent spontanées alors qu’elles sont entièrement synthétiques.
Cette évolution pose une question nouvelle en psychologie : que se passe-t-il lorsque notre cerveau est continuellement confronté à des représentations réalistes d’un monde qui, lui, ne l’est pas ?
Il serait prématuré de parler d’une nouvelle pathologie psychiatrique propre aux images générées par intelligence artificielle. Aucun diagnostic de ce type n’existe aujourd’hui. En revanche, les premières recherches commencent à mettre en évidence des effets qui rejoignent des phénomènes psychologiques déjà bien connus : comparaison sociale, insatisfaction corporelle, anxiété liée à l’apparence, distorsion des normes et fragilisation de notre confiance dans ce que nous voyons.
Notre cerveau ne cesse pas de comparer parce qu’il sait que l’image est artificielle
L’un des mécanismes les mieux connus est celui de la comparaison sociale.
Nous évaluons en partie notre apparence, notre réussite ou notre mode de vie en nous comparant aux autres. Ce mécanisme est ancien et parfaitement normal. Il devient cependant problématique lorsque les références auxquelles nous nous comparons sont systématiquement plus belles, plus jeunes, plus minces, plus heureuses ou plus accomplies que la réalité ordinaire.
Ce phénomène existait bien avant l’intelligence artificielle. La publicité, les magazines puis les réseaux sociaux ont largement contribué à diffuser des représentations idéalisées.
Mais l’IA franchit une étape supplémentaire : elle n’est plus contrainte par l’existence d’un modèle réel.
Une méta-analyse portant sur 83 études et plus de 55.000 participants montre une association significative entre la comparaison sociale en ligne et les préoccupations relatives à l’image corporelle. La comparaison est également associée aux symptômes de troubles alimentaires et à une diminution de l’image corporelle positive.[1]
Les travaux consacrés spécifiquement aux images générées par IA commencent à retrouver ce phénomène.
Une étude publiée en 2026 dans l’International Journal of Eating Disorders a ainsi exposé 296 utilisatrices régulières des réseaux sociaux à des contenus générés par intelligence artificielle. Un résultat mérite particulièrement notre attention : indiquer explicitement aux participantes que les images avaient été produites par IA ne suffisait pas à supprimer leur effet négatif sur la satisfaction corporelle.[2]
Autrement dit, savoir rationnellement qu’un corps est artificiel ne signifie pas nécessairement que nous cessons de nous y comparer.
Des normes physiques qui n’ont plus besoin d’être humainement possibles
C’est probablement l’un des enjeux psychologiques les plus importants.
La photographie traditionnelle pouvait sélectionner des individus exceptionnellement conformes aux standards esthétiques. La retouche pouvait ensuite supprimer certaines imperfections.
L’IA peut aller beaucoup plus loin : elle peut fabriquer directement l’idéal.
Elle peut produire indéfiniment des peaux sans pores, des visages parfaitement symétriques, des chevelures impeccables ou des silhouettes répondant exactement aux critères associés à l’attractivité.
À force d’exposition, l’exception risque alors de devenir une norme perceptive.
Les recherches menées avant même la généralisation de l’IA avaient déjà établi que l’exposition aux images correspondant à des idéaux d’apparence sur les réseaux sociaux pouvait avoir un effet négatif mesurable sur l’image corporelle.[3] Avec les générateurs d’images, la production de ces représentations idéalisées change toutefois d’échelle.
Une étude publiée dans Body Image en septembre 2026 apporte à ce titre un résultat intéressant : l’exposition à des influenceuses virtuelles et à des influenceuses humaines idéalisées augmente dans les deux cas l’insatisfaction corporelle par rapport à un groupe contrôle. Aucune différence significative n’a été observée entre les influenceuses humaines et virtuelles sur ce critère.[4]
Le caractère artificiel du personnage ne semble donc pas nécessairement protéger celui qui le regarde.
Quand notre propre visage entre en concurrence avec sa version artificielle
Le phénomène devient encore plus particulier lorsque l’intelligence artificielle ne génère plus un inconnu, mais une version améliorée de nous-mêmes.
Filtres, portraits professionnels générés par IA, avatars et outils de retouche permettent désormais d’obtenir en quelques secondes une représentation de soi plus jeune, plus mince, plus souriante ou simplement plus conforme aux normes esthétiques dominantes.
La comparaison sociale change alors de nature.
Nous ne nous comparons plus seulement aux autres.
Nous pouvons commencer à nous comparer à une personne qui n’existe pas : notre propre double idéalisé.
En psychologie, la théorie de la self-discrepancy décrit les tensions pouvant apparaître entre le soi réel, le soi idéal et le soi que nous pensons devoir être.
Une revue systématique publiée en octobre 2026 s’est précisément intéressée à cette question. À partir des études disponibles sur les filtres de beauté, avatars, représentations numériques de soi et autres technologies d’amélioration de l’apparence, les auteurs identifient trois mécanismes récurrents : la discordance entre soi réel et soi idéalisé, la comparaison sociale et l’auto-objectification. Ils soulignent néanmoins que la recherche reste encore limitée et que seules huit études empiriques répondaient à leurs critères d’inclusion.[5]
Le risque n’est donc pas que nous finissions par croire littéralement que notre avatar est réel. Il est plus subtil : nous pouvons progressivement trouver notre véritable visage insuffisant par comparaison avec sa version synthétique.
Une possible « inflation esthétique »
Il faut également considérer un mécanisme d’habituation.
Notre perception n’est pas construite à partir d’un étalon absolu. Elle s’adapte en permanence aux stimuli auxquels nous sommes exposés.
Lorsque les réseaux sociaux multiplient les images exceptionnelles, notre niveau de référence se déplace. Avec l’intelligence artificielle, la production de ces images devient pratiquement illimitée.
Nous pourrions parler, avec prudence, d’une forme d’inflation esthétique : il faut des images toujours plus parfaites, spectaculaires ou émotionnellement chargées pour produire la même impression.
Le quotidien, lui, n’a pas changé.
Les visages présentent toujours des asymétries. Les logements sont parfois désordonnés. Les vacances connaissent des jours de pluie. Les repas ne ressemblent pas systématiquement à des photographies publicitaires. Nous vieillissons.
C’est précisément le contraste entre ces deux univers qui peut devenir psychologiquement significatif.
Un second phénomène apparaît : le doute face aux images
Les conséquences ne concernent pas uniquement l’estime de soi.
Pendant très longtemps, une photographie a constitué une forme de preuve : « je l’ai vu » et « j’ai vu la photo » étaient presque équivalents.
Cette équivalence disparaît.
Une expérience consacrée aux images générées par IA montre par ailleurs un mécanisme particulièrement intéressant : lorsqu’une même image est présentée plusieurs fois, les participants ont tendance à la considérer comme plus crédible, qu’elle soit authentique ou générée artificiellement.[6]
À l’échelle collective, une revue systématique portant sur 74 études consacrées aux médias synthétiques, à la désinformation et à la confiance décrit un phénomène plus large d’incertitude épistémique : l’exposition aux contenus synthétiques peut conduire non seulement à croire certaines fausses informations, mais également à devenir plus incertain quant à la fiabilité de l’information elle-même.[7]
Nous pourrions donc assister à deux phénomènes apparemment contradictoires : croire certaines images artificielles parce qu’elles nous sont familières, tout en apprenant progressivement à nous méfier de toutes les images.
Psychologiquement, cette seconde évolution n’est pas anodine. La photographie familiale, journalistique ou documentaire ne représente pas seulement une information : elle participe à notre mémoire et à notre représentation du monde.
L’IA peut également reproduire nos stéréotypes
Il serait enfin erroné d’imaginer qu’un générateur d’images produit une représentation neutre du monde.
Les modèles apprennent à partir de quantités considérables d’images existantes. Ils peuvent donc reproduire, simplifier ou amplifier certaines associations déjà présentes dans ces données.
Une étude publiée en 2026 dans le Journal of Psychiatric Research s’est intéressée aux représentations générées par IA de maladies et d’institutions psychiatriques. Les images relatives à la psychiatrie étaient perçues comme plus négatives et suscitaient davantage de réactions telles que la peur ou la colère que les représentations concernant d’autres situations médicales. Les chercheurs soulignent ainsi le risque de perpétuation de représentations stigmatisantes de la maladie mentale.[8]
L’enjeu dépasse donc largement l’esthétique : les images synthétiques peuvent participer à la construction de nos représentations sociales.
Faut-il alors parler de « pathologies liées à l’IA » ?
À ce stade, probablement pas.
La prudence clinique est essentielle.
Nous disposons de données solides concernant les effets de la comparaison sociale, des images corporelles idéalisées et de certains usages des réseaux sociaux. Nous commençons seulement à disposer d’études portant spécifiquement sur les images générées par intelligence artificielle.
Les troubles susceptibles d’être concernés sont, eux, déjà connus : troubles de l’image corporelle, symptômes anxieux ou dépressifs, conduites alimentaires problématiques, dysmorphophobie ou encore certaines formes d’usage compulsif des médias numériques.
Il faut néanmoins distinguer association, facteur de vulnérabilité et causalité. Observer qu’une exposition à certains contenus est associée à une insatisfaction corporelle ne permet pas d’affirmer que les images générées par IA provoquent à elles seules un trouble psychologique ou psychiatrique.
L’intelligence artificielle ne crée donc probablement pas ex nihilo de nouveaux mécanismes psychologiques.
Elle industrialise en revanche la production des stimuli capables de les solliciter.
Et c’est peut-être là que réside la véritable nouveauté.
Apprendre à regarder autrement
La réponse ne consiste évidemment pas à bannir les images générées par intelligence artificielle.
Celles-ci peuvent être créatives, pédagogiques, artistiques ou simplement divertissantes. Le problème ne réside pas nécessairement dans l’outil, mais dans la nature des représentations produites, leur fréquence d’exposition et la vulnérabilité de celui qui les regarde.
La question essentielle devient donc celle de notre hygiène visuelle.
De la même manière que nous avons appris à interroger la provenance d’une information, nous devons probablement apprendre à interroger les images qui nous entourent : ce corps existe-t-il ? Cette scène s’est-elle réellement produite ? Pourquoi cette image m’est-elle proposée ? Quelle norme véhicule-t-elle ? Et surtout : qu’est-ce que son observation répétée modifie dans la manière dont je regarde les autres et dont je me regarde moi-même ?
L’éducation aux médias de demain devra sans doute intégrer cette nouvelle compétence : non seulement savoir distinguer le réel du synthétique, mais comprendre que même une image que nous savons artificielle peut produire sur nous des effets parfaitement réels.
C’est peut-être le paradoxe psychologique le plus intéressant de l’image générée par intelligence artificielle : elle n’a pas besoin d’être vraie pour influencer notre perception de la réalité.
Sources et références
[1] Bonfanti, R. C., Melchiori, F., Teti, A., Albano, G., Raffard, S., Rodgers, R. & Lo Coco, G. (2025). The association between social comparison in social media, body image concerns and eating disorder symptoms: A systematic review and meta-analysis. Body Image, 52, 101841. DOI : 10.1016/j.bodyim.2024.101841.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/39721448/
[2] Bennett, B. L., Lamere, A., Kopan, A., Wood, E., Hari, R. & Wright, E. (2026). Filtering Trust: Disclosing the Role of Artificial Intelligence Decreases Trust in Technology, but Does Not Prevent Harm to Body Image After Viewing AI-Generated Content. International Journal of Eating Disorders, 59(6), 1304–1312. DOI : 10.1002/eat.70059.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/41705397/
[3] de Valle, M. K., Gallego-García, M., Williamson, P. & Wade, T. D. (2021). Social media, body image, and the question of causation: Meta-analyses of experimental and longitudinal evidence. Body Image, 39, 276–292. DOI : 10.1016/j.bodyim.2021.10.001.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34695681/
[4] Tian, H., Rouse, S. V., Yoon, S. & Harriger, J. A. (2026). Is beauty in the AI of the beholder? Exposure to human vs. virtual influencers and effects on appearance dissatisfaction and interest in cosmetic surgery. Body Image, 58, 102130. DOI : 10.1016/j.bodyim.2026.102130.
https://doi.org/10.1016/j.bodyim.2026.102130
[5] Soman, A., Mishra, N. & Chakladar, S. (2026). When the AI Self Becomes the Ideal Self: A Systematic Review of AI-Enhanced Self-Discrepancy, Appearance Anxiety, and Protective Psychological Factors. Behavioral Sciences, 16(10), 1822. DOI : 10.3390/bs16101822.
https://doi.org/10.3390/bs16101822
[6] Grinfeld, G., De Keersmaecker, J., Roets, A. & Unkelbach, C. (2026). Registered report: Does repetition increase the credibility of AI-generated images? Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 52(4), 656–669. DOI : 10.1037/xlm0001505.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/40608464/
[7] Alamin, M., Alrached, S. A., Abasher, M. H., Mahmoud, K., Altaher, A. & Mohamed, E. A. S. (2026). Synthetic media, political disinformation, and the erosion of public trust: a systematic review and synthetic epistemic destabilization model. Frontiers in Political Science, 8, 1811974. DOI : 10.3389/fpos.2026.1811974.
https://doi.org/10.3389/fpos.2026.1811974
[8] Grimmer, J., Khorikian-Ghazari, N., Hasan, A., Hartmann, N. L., Schoch, L., Greiner, S.-K., Leucht, S. & Papazova, I. (2026). Psyche and pixels: AI-generated images and their impact on stigma of mental illnesses in Germany. Journal of Psychiatric Research, 199, 276–283. DOI : 10.1016/j.jpsychires.2026.04.029.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/42105594/
Serge Rappaille
Rue eu Craetveld 78 - 1120 Bruxelles
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