/ Par Valérie Cooreman / Moi et les autres
Les pathologies de l’ego au pouvoir
Psychologue clinicienne, spécialisée en psychopathologie, Valérie Cooreman analyse ici la présence récurrente de troubles de la personnalité au sein du pouvoir politique. Cet article, extrait remanié de son livre "L’Enfer, c’est l’ego" (à paraître), éclaire d’un regard clinique et littéraire les pathologies de l’ego qui façonnent nos sociétés.
-------------------------------------
Nous rêvons d’un monde meilleur, mais l’utopie se fracasse sur une réalité clinique : les troubles de la personnalité ne s’effacent pas, ils se renforcent. L’histoire humaine le prouve depuis la nuit des temps : le pouvoir attire les mêmes profils, rejoue les mêmes mécanismes, reproduit les mêmes abus. Le théâtre politique change de décor, mais les acteurs obéissent aux mêmes logiques psychiques. On attend de l’empathie, de la solidarité, du sens du collectif. On obtient, encore et toujours, des personnalités enfermées dans leur "bulle antisociale", incapables de penser autrement qu’à travers leur propre reflet.
Et c’est là un point capital : ces personnalités sont structurellement dépourvues d’empathie authentique. Mais elles savent parfaitement la simuler. C’est une des clés de leur manipulation. En jouant sur l’apparence de l’écoute, sur des gestes de compassion feinte, elles parviennent à séduire, à tromper, à obtenir la confiance. C’est précisément ce qui leur permet de grimper dans les hiérarchies, d’atteindre les postes les plus élevés, que ce soit dans la politique, les affaires, l’armée, ou n’importe quelle sphère de pouvoir.
Un terrain déjà inscrit
On aurait tort de croire que ces trajectoires sont des accidents de parcours, fruits du hasard ou d’une mauvaise influence. La clinique nous enseigne que la fragilité antisociale est déjà présente dès l’enfance, qu’elle se manifeste plus clairement durant l’adolescence et qu’elle tend à se fixer à l’âge adulte. Des études longitudinales confirment la stabilité de certains traits narcissiques et antisociaux, avec des variations mais une empreinte durable.
L’éducation, l’environnement social, le milieu culturel ne font qu’habiller ce noyau pathologique, lui donner une direction particulière. Selon l’endroit où il naît et grandit, l’enfant porteur de cette faille deviendra un policier brutal et corrompu, un petit caïd avide de territoire, un trafiquant imposant sa loi, un acteur dont le charisme repose sur la mise en scène de soi, un gourou magnétique, un chef militaire ou un politicien véreux. Mais dans tous les cas, le fil reste le même : chercher un espace de pouvoir, qu’il soit minuscule ou gigantesque, visible ou souterrain, où son narcissisme et sa manipulation pourront se déployer.
Dans chaque configuration, l’absence d’empathie fonde la trajectoire. Mais là encore, cette absence est masquée par une simulation savamment orchestrée : sourire de façade, discours séduisant, gestes calculés. L’autre n’est jamais perçu comme une personne, mais comme une ressource, un objet à dominer, séduire, exploiter ou éliminer. Le décor change, mais le scénario reste identique : l’ego malade s’installe partout où il y a un pouvoir à prendre.
La bulle antisociale
Ce n’est pas un concept du DSM-5, mais une image clinique qui permet de comprendre le fonctionnement de certaines personnalités pathologiques au pouvoir. Dans le DSM-5, le trouble de la personnalité antisociale et le trouble de la personnalité narcissique appartiennent tous deux au groupe B des troubles de la personnalité. Ces pathologies ont pour point commun une absence d’empathie réelle, une manipulation constante et un rapport dévoyé à autrui.
À l’intérieur de ce spectre, on distingue :
– Le narcissisme pathologique, centré sur l’ostentation et le besoin vital d’exister à travers un public. Donald Trump en est l’archétype : il n’a pas seulement perdu une élection, il a vécu l’effacement de son miroir. Berlusconi, avec son culte ostentatoire de l’image et du pouvoir, appartient au même registre. Boris Johnson, dans sa mise en scène permanente de lui-même, illustre lui aussi cette logique.
– La sociopathie, expression du trouble antisocial marquée par l’instabilité émotionnelle, l’impulsivité, la fausse affabilité et les débordements. Trump, encore, oscille dans cette catégorie par ses colères, ses obsessions et ses emballements compulsifs. Jair Bolsonaro et Rodrigo Duterte illustrent également ce profil : imprévisibles, flamboyants, capables de séduire les foules par des postures pseudo-populaires mais incapables de réguler leurs excès. Staline, lui aussi, s’inscrit davantage dans ce versant : son tempérament paranoïaque, sa méfiance maladive, ses colères obsessionnelles et sa violence traversée de débordements passionnels traduisent une sociopathie marquée.
– La psychopathie, autre expression du trouble antisocial, marquée au contraire par la froideur, le calcul permanent et l’absence totale de remords. Vladimir Poutine incarne ce versant : rationalité glaciale, indifférence à la souffrance humaine, manipulation stratégique permanente. Assad, Staline, etc, chacun à leur époque, traduisent aussi cette mécanique inhumaine.
Trois visages différents d’une même réalité : dans ces profils, l’autre n’existe pas ou n'est qu'utlitaire. Il n’est jamais sujet, toujours objet. Objet d’admiration, de manipulation ou de destruction. Et si ces figures parviennent à séduire, c’est précisément parce qu’elles savent simuler l’attention et singer l’empathie.
Cette distinction DSM-5 peut être complétée par la vision du CIM-10, qui parle de trouble de la personnalité dyssociale (F60.2). Ce diagnostic est généralement posé en raison d’une disparité flagrante entre le comportement et les normes sociales usuelles, et se caractérise par :
– Dédain froid envers les sentiments des autres,
– Attitude flagrante et permanente d’irresponsabilité et d’irrespect des règles, normes sociales et engagements pris,
– Incapacité à maintenir des relations durables, bien que n’ayant aucune difficulté à les établir,
– Tolérance très faible à la frustration et seuil faible à la décharge de l’agressivité, y compris par la violence,
– Incapacité à ressentir la culpabilité ou à profiter de l’expérience, en particulier des punitions,
– Tendance marquée à rejeter la faute sur les autres, ou à rationaliser des excuses plausibles, pour des comportements amenant le sujet en conflit avec la société.
Cette description du CIM-10, centrée sur le dyssocial, rejoint la clinique du DSM-5 mais insiste davantage sur la froideur affective, l’irresponsabilité chronique et l’absence de culpabilité, autant de traits que l’on retrouve chez nombre de dirigeants politiques contemporains.
Lecture clinique appliquée aux dirigeants
Dans le DSM-5, ces profils relèvent du cluster B des troubles de la personnalité (narcissique, antisocial, borderline, histrionique).
Dans le CIM-10, on parle notamment de trouble de la personnalité dyssociale (F60.2), caractérisé par le mépris froid des sentiments d’autrui, l’irresponsabilité, l’incapacité à maintenir des relations durables, la faible tolérance à la frustration, l’absence de culpabilité et la tendance à rejeter la faute sur les autres. En revanche, le trouble narcissique de la personnalité, bien que clairement individualisé dans le DSM-5, n’a pas de catégorie autonome dans le CIM-10 et se retrouve plutôt dissous dans les catégories "autres troubles spécifiques de la personnalité" (F60.8) ou "non spécifié" (F60.9).
Ces deux cadres diagnostiques, bien que différents dans leurs terminologies, convergent sur le même constat : un déficit structurel d’empathie, une manipulation constante et un rapport instrumental à autrui.
Trouble de la personnalité narcissique
– Besoin vital d’exister à travers un public
– Ostentation, exhibition de soi
– Intolérance à la critique
– Autrui réduit au rôle de miroir
– Simulation fréquente d’empathie pour séduire
Exemples : Trump, Berlusconi, Johnson...
Trouble de la personnalité antisociale – versant sociopathique
– Incapacité chronique à réguler les émotions
– Impulsivité, obsessions, débordements
– Façade affable, parfois teintée de fausse humilité
– Mépris des règles, mensonges compulsifs
– Simulation d’affabilité et de proximité pour manipuler
Exemples : Trump encore, Bolsonaro, Duterte...
Trouble de la personnalité antisociale – versant psychopathe
– Froideur affective et absence de culpabilité
– Manipulation rationnelle et permanente
– Violence préméditée, instrumentalisée
– Mépris absolu de la dignité humaine
– Capacité à singer l’écoute et la compréhension pour tromper
Exemples : Poutine, Assad,...
Un diagnostic radical
Qualifier ces dirigeants d’immatures est bien en dessous de la réalité. Il ne s’agit pas de simples traits de caractère, mais de troubles avérés, structurels, enracinés dans la personnalité. Des pathologies de l’ego qui ne se corrigent pas, qui s’amplifient au contact du pouvoir. Loin d’incarner la maturité politique, ces profils dévoilent qu’ils n’ont jamais dépassé ce stade. Le pouvoir devient un substitut au vide intérieur, un médicament illusoire administré à un ego malade.
Et c’est là le piège collectif : ces figures séduisent parce qu’elles donnent l’illusion de la force et qu’elles savent simuler l’attention, la proximité, la compassion. Leur obstination est confondue avec du courage, leur agressivité avec du charisme, leur narcissisme avec de l’assurance. Mais il n’y a là ni force ni vision. Seulement la manifestation d’un dysfonctionnement profond, d’une fragilité recouverte des apparences de l’autorité.
L’évidence à nommer
L’histoire se répète : les mêmes profils pathologiques se retrouvent au pouvoir, d’hier à aujourd’hui, sous des formes diverses mais toujours unies par le même socle narcissique. Tant que nous confondrons ces troubles avec du leadership, tant que nous prendrons la manipulation pour du charisme et la froideur pour de la lucidité, nous resterons enfermés dans ce cycle.
Et qui dit manque d’empathie dit recentrage exclusif sur soi. L’incapacité de considérer autrui transforme la vie en un champ biaisé, où les rapports ne sont plus ceux de la coopération mais ceux de la domination. Or, la simulation de l’empathie, qui fait partie de leur art de manipuler, permet à ces profils de s’installer dans les sphères les plus hautes et d’y prospérer. La vie n’a plus le même sens : elle devient un enchaînement de rapports de force, où l’ego malade impose ses règles à la collectivité.
L’utopie d’un monde meilleur se heurte à une réalité clinique : les pathologies de l’ego ne s’éteignent pas, elles s’exacerbent dans l’exercice du pouvoir, et trouvent dans le regard d’un public ignorant une validation constante. Ce public, fasciné par l’illusion de force, applaudit l’agressivité comme du courage et la démesure comme de la grandeur. Ainsi, le cercle se referme : le pouvoir nourrit l’ego malade, et l’ego malade se perpétue grâce à l’aveuglement de ceux qui s’y soumettent. Nommer cette réalité n’est pas une option, c’est une urgence, la première étape pour briser ce théâtre morbide où l’ego gouverne à la place du collectif.
------------------------------------------
Valérie Cooreman est psychologue clinicienne, spécialisée en psychopathologie. Ce texte est un extrait remanié de son ouvrage en préparation, "L’Enfer, c’est l’ego", à paraître prochainement, où elle explore les pathologies de l’ego et leur impact sur nos sociétés.
Valérie Cooreman
Centre Psy Resilience - 1050 Bruxelles
Articles publiés : 1
Type :
Psychologue , Psychologue clinicien(ne) , Psychopédagogue , Psychothérapeute , Psychanalyste , Conseiller(e) conjugal(e) , Hypnothérapeute , Médiateur/trice familial(e)
Spécialités :
Prévention et traitement du Burn-out , Psychologie positive , Psychosomatique relationnelle , Psychothérapie psychanalytique , Soutien , Thérapeute du couple , Thérapie brève , Thérapie brève systémique , Thérapie centrée sur la personne , Thérapie cognitivo-comportementale , Thérapie familiale , thérapie systémique
Problématiques :
Addictions , Problèmes scolaires , Stress , Stress post-traumatique , Troubles alimentaires , Troubles de l'attachement , Problèmes de couple , Phobie , Mésusages de l'alcool , Dépression , Angoisse d'abandon , Angoisses , Anorexie , Anxiété , Boulimie , Confiance en soi , Dépendance , Deuil , Pervers narcissiques , Emotion , Estime de soi , Fatigue chronique , Manipulation mentale
Publics :
Adulte , Ado , Enfant , Couple
Articles sur le même sujet
Tous les articles sur le même sujetLa violence du ghosting : comment s'en remettre ?
/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
Le ghosting, de l’anglais ghost (fantôme) est une manière cruelle de rompre avec quelqu’un, en disparaissant complètement, du jour au lendemain… Il s...
Lire la suiteQuand les relations sociales deviennent énergivores
/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
Il existe une forme particulière de burn-out, souvent méconnue, liée à nos interactions sociales : le burn-out social. Ce phénomène se manifeste par un épuisement profond, non...
Lire la suite


