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Victime, persécuteur, sauveur : ce que l’affaire Lenoci révèle de notre rapport à la violence

/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres

Victime, persécuteur, sauveur : ce que l’affaire Lenoci révèle de notre rapport à la violence

L’affaire Grégory Lenoci me questionne beaucoup en tant que psychologue clinicien.
Elle confronte notre société à deux formes de transgression de l’interdit, mais qui suscitent des réactions radicalement différentes.

D’un côté, Marc P., déjà condamné pour des faits sexuels sur mineur, incarne ce que notre société exècre probablement le plus : la pédocriminalité.

De l’autre, Grégory Lenoci, dont la justice vient de sanctionner l’extrême violence en retenant notamment la préméditation et en tenant compte de ses antécédents violents.
Et pourtant, une partie de l’opinion publique transforme le second en héros.

Pourquoi ?

Parce que nous condamnons unanimement certaines formes de violence alors que nous pouvons en légitimer d’autres lorsqu’elles s’exercent contre quelqu’un que nous considérons comme monstrueux.
« Puisqu’il est pédophile, il l’a bien mérité. »
C’est précisément là que quelque chose me dérange.
On peut comprendre la colère d’un homme confronté à ce qu’il pense être arrivé à un enfant.
On peut questionner le fonctionnement et la lenteur de la justice.
On peut même comprendre psychologiquement un désir de vengeance.
Mais comprendre la violence ne signifie pas la légitimer.

Cette affaire constitue également une illustration saisissante du triangle dramatique décrit par Stephen Karpman : Victime – Persécuteur – Sauveur.
Marc P. est identifié comme Persécuteur, mais devient Victime de l’agression.
Grégory Lenoci peut être perçu comme Sauveur/protecteur, puis devient lui-même Persécuteur.
La Justice, censée occuper une fonction protectrice, devient à son tour le Persécuteur aux yeux de ceux qui estiment qu’elle n’a pas protégé l’enfant et qu’elle condamne aujourd’hui trop sévèrement celui qui a voulu s’y substituer.

Et pendant que nous échangeons ainsi les rôles, la véritable victime risque presque de disparaître du débat : l’enfant.
C’est peut-être la leçon psychologique la plus dérangeante de cette affaire : lorsqu’une société désigne quelqu’un comme incarnant le Mal absolu, elle risque de considérer que tout devient permis à son égard.
Or c’est précisément lorsque nous sommes confrontés à l’inacceptable que notre rapport à la loi et à l’interdit est mis à l’épreuve.

La violence ne devient pas juste parce qu’elle s’exerce contre quelqu’un qui a lui-même transgressé nos interdits les plus fondamentaux.

En définitive, l’affaire Lenoci nous montre que la violence brouille facilement les rôles entre victime, persécuteur et sauveur.
Elle nous rappelle surtout que comprendre la violence ne signifie jamais la justifier, mais chercher à en sortir sans la reproduire.
C’est en refusant cette logique de violence que nous pouvons réellement briser le cercle et protéger les victimes.

Dimitri Haikin 
Psychologue clinicien
Directeur de www.psy.be