/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
Affaire Lenoci : quand la foule en vient à légitimer la violence
Comment comprendre que des personnes qui condamnent habituellement la violence puissent soudainement dire : « Dans ce cas-là, il l’a bien mérité » ?
Il ne s’agit pas ici de juger les protagonistes de cette affaire, ni de se substituer à la justice. Le propos est ailleurs : tenter de comprendre ce que les réactions suscitées par l’affaire Grégory Lenoci révèlent de notre rapport collectif à la violence. Voici quelques clés issues de la psychologie sociale pour comprendre ce basculement moral vers une violence consensuellement admise.
La pédocriminalité provoque une répulsion maximale tant elle vient toucher à ce que notre société considère comme sacré : l’enfant.
Le pédophile peut alors être perçu comme « le monstre à abattre » et, dans notre représentation mentale, celui qui exerce une violence contre lui peut progressivement cesser d’être considéré comme un agresseur pour devenir un justicier.
La défiance envers la justice peut expliquer le désir de vengeance
Face à quelque chose d’aussi insupportable que la violence sexuelle envers un enfant, nous éprouvons un besoin extrêmement puissant de restaurer un ordre moral. Il faut que le mal soit identifié, contenu et sanctionné.
Lorsque la justice est perçue comme trop lente ou insuffisante, certains peuvent alors fantasmer une réponse immédiate : quelqu’un va enfin faire ce qui, à leurs yeux, devait être fait.
Le justicier se substitue à la justice, il ne répond plus seulement à la violence : il s’arroge le droit de déterminer lui-même la faute et la peine.
Une émotion collective peut rendre une violence moralement acceptable
Il existe également un phénomène d’identification très direct, que l’on perçoit dans de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux : « Celui qui touche à mes enfants, je le tue », « J’aurais fait pareil »…
Lorsque nous imaginons notre propre enfant, notre réaction émotionnelle devient évidemment beaucoup plus intense. Colère, rage et désir de vengeance peuvent alors devenir parfaitement compréhensibles sur le plan psychologique.
Grégory Lenoci peut ainsi devenir le bras armé d’une colère collective dans l’imaginaire de certains, "un père courage" qui réalise symboliquement ce que d’autres n’auraient jamais fait eux-mêmes, mais peuvent être tentés d’applaudir.
Une nouvelle psychologie de la foule ?
On peut ici parler de psychologie de la foule, à condition de préciser qu’aujourd’hui la foule n’a plus besoin d’être physiquement rassemblée.
Les réseaux sociaux peuvent constituer une forme de foule psychologique : les émotions y circulent, se renforcent mutuellement et chacun peut voir sa propre indignation validée par celle des autres. Ce qui aurait peut-être semblé excessif individuellement devient progressivement plus acceptable collectivement.
C’est notamment le mécanisme de contagion émotionnelle : la colère des autres nourrit ma propre colère. Le groupe ne crée pas nécessairement cette colère, mais il peut lui apporter une légitimité, l’amplifier et favoriser une forme de surenchère émotionnelle.
On peut même parler d’une logique de lynchage lorsqu’un groupe considère qu’une personne a tellement transgressé les normes communes qu’elle ne mérite plus la protection ordinaire de la société. On ne réclame alors plus seulement qu’elle soit jugée et punie : certains en viennent à considérer comme légitime que quelqu’un exerce directement une violence contre elle.
Le passage de « il doit être puni » à « il mérite qu’on lui fasse du mal » constitue un basculement psychologique majeur.
L’inévitable polarisation du débat
Cette charge émotionnelle entraîne également des clivages très nets : d’un côté, ceux qui considèrent que Lenoci a fait ce qu’il fallait faire ; de l’autre, ceux qui estiment que personne n’a à se faire justice soi-même.
Entre les deux, il reste de moins en moins de place pour la nuance. Dans un contexte aussi émotionnel, tenter de comprendre sans excuser, condamner la pédocriminalité tout en refusant la justice privée, peut même devenir difficile à faire entendre.
Or comprendre psychologiquement une violence ne signifie ni l’excuser ni la justifier.
Le triangle dramatique de Karpman
Cette affaire fait également penser au triangle dramatique de Karpman : Victime, Persécuteur, Sauveur. Ce qui est particulièrement intéressant ici, c’est la facilité avec laquelle, dans les représentations collectives, nous faisons circuler les protagonistes entre ces trois positions.
Marc P. est identifié comme Persécuteur en raison des faits sexuels, puis devient Victime de la violence exercée contre lui. Grégory Lenoci peut être considéré comme Sauveur lorsqu’il prétend protéger, mais devient lui-même Persécuteur lorsqu’il exerce une violence extrême.
Même la justice peut changer de position : attendue comme Sauveur et protectrice, elle devient, aux yeux de certains, le Persécuteur lorsqu’elle condamne celui qu’ils considèrent comme un justicier.
Et pendant que chacun change de place dans ce triangle, il existe pourtant une victime dont nous devrions continuer prioritairement à nous préoccuper : l’enfant.
Quand nos principes sont mis à l’épreuve
Nous sommes probablement tous susceptibles de voir notre jugement moral influencé par nos émotions. C’est précisément pour cela que nous avons construit des institutions judiciaires. La justice introduit de la distance, des règles et du contradictoire là où l’émotion collective réclame parfois une réponse immédiate.
Une foule peut demander : « Qu’est-ce qu’il mérite ? »
La justice doit répondre à une autre question : « Que permet le droit ? »
Cette affaire nous confronte finalement à notre propre rapport à la violence. C’est précisément lorsque celui qui la subit nous paraît indéfendable que nos principes sont réellement mis à l’épreuve : la violence cesse-t-elle d’être condamnable lorsque nous estimons que sa victime l’a méritée ?
(Ré)écoutez le débat sur Auvio : https://auvio.rtbf.be/media/les-sequences-de-matin-premiere-et-vous-dans-tout-ca-3509271
Dimitri Haikin
Psychologue clinicien
Directeur de Psy.be
Dimitri Haikin
Avenue Oscar de Burbure, 151 - 1950 Kraainem
Articles publiés : 129
Type :
Psychologue , Psychologue clinicien(ne) , Psychologue conventionné (INAMI) , Psychothérapeute
Spécialités :
Cohérence cardiaque , EMDR , Psychologie positive , Relaxation , Thérapie en marchant
Problématiques :
Problèmes d’éducation , Problèmes liés au travail , Stress , Traumatismes , Problèmes de couple , Phobie , Mésusages de l'alcool , Dépression , Angoisse d'abandon , Angoisses , Anxiété , Assertivité , Burn-out , Confiance en soi , Deuil , Pervers narcissiques , Emotion , Estime de soi , Jalousie pathologique , Manipulation mentale
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