/ Par Dimitri Haikin / Moi et les autres
L’ostracisme numérique : quand l’autre disparaît après nous avoir sollicités
À qui n’est-ce jamais arrivé ? Vous recevez un message. Quelqu’un vous demande un conseil, votre avis, une bonne adresse, une information ou simplement ce que vous pensez d’une situation. Sur Facebook, une personne vous interpelle parfois directement sous une publication. Vous prenez alors quelques minutes pour lui répondre. Vous réfléchissez à votre réponse, vous cherchez éventuellement une information, vous rédigez quelques lignes en prenant soin de vous adresser personnellement à elle.
Et puis… plus rien.
Pas de réponse. Pas de « merci ». Pas de « j’ai lu ». Pas même ce petit pouce levé qui, sur les réseaux sociaux, constitue désormais le degré presque minimal de reconnaissance de l’autre.
La personne qui vous avait sollicité semble avoir disparu aussitôt sa réponse obtenue
La situation peut paraître dérisoire. Après tout, pourquoi attendre quelque chose en retour ? Nous sommes sur les réseaux sociaux. Personne n’est obligé de répondre.
Et pourtant, lorsque cette expérience se répète, elle finit parfois par provoquer une étrange sensation : celle d’avoir momentanément été utile à quelqu’un sans avoir véritablement existé pour lui.
Comme si l’échange s’était arrêté exactement au moment où l’autre avait obtenu ce qu’il était venu chercher.
Du ghosting à l’ostracisme
Ce phénomène peut faire penser au ghosting : quelqu’un avec qui nous étions en lien cesse soudainement de répondre et disparaît sans fournir d’explication.
Mais ce qui se joue ici est légèrement différent.
Dans le ghosting, une relation ou, à tout le moins, une communication suffisamment significative existait auparavant. Dans les situations que nous évoquons ici, aucune véritable relation n’est parfois constituée.
Il s’agit plutôt de cesser de reconnaître l’autre comme interlocuteur.
La psychologie sociale utilise pour cela un concept particulièrement intéressant : l’ostracisme.
Dans son sens contemporain, l’ostracisme désigne le fait d’être ignoré ou exclu par une ou plusieurs personnes. Il se distingue du rejet sur un point essentiel.
Le rejet communique encore quelque chose : « Je ne souhaite pas poursuivre cette conversation. »
L’ostracisme, lui, ne dit rien. Il laisse simplement l’autre sans réponse.
Cette distinction est importante car l’être humain ne se construit pas uniquement à travers de grandes déclarations d’amour, d’amitié ou de reconnaissance. Notre sentiment d’exister pour les autres se nourrit quotidiennement d’une multitude de micro-signaux relationnels : un regard, un sourire, une réponse, un acquiescement, un merci, un signe de tête.
Autant de manières de signifier :
« J’ai vu que tu étais là. J’ai entendu ce que tu m’as dit. »
L’ostracisme retire précisément ces signes.
Pourquoi être ignoré nous atteint-il autant ?
Les recherches du psychologue social Kipling Williams ont largement contribué à montrer que l’ostracisme, même lorsqu’il est bref, peut affecter plusieurs besoins psychologiques fondamentaux.
Le premier est notre besoin d’appartenance. Nous sommes des êtres sociaux et avons besoin de sentir que nous appartenons à des groupes et que nous comptons pour certaines personnes.
Le deuxième concerne l’estime de soi. Lorsque quelqu’un nous ignore, une question surgit facilement : ai-je fait quelque chose de mal ? Ma parole avait-elle si peu de valeur ?
Le troisième touche à notre sentiment de contrôle. Une personne qui ne nous répond pas nous prive de la possibilité de comprendre, de réagir ou de réparer éventuellement quelque chose.
Enfin, l’ostracisme peut atteindre quelque chose d’encore plus fondamental : notre sentiment d’avoir une existence significative pour autrui.
Être ignoré, c’est momentanément faire l’expérience de ne plus exister dans le champ relationnel de l’autre.
Ce qui explique un paradoxe assez troublant : un désaccord peut parfois être moins difficile à vivre que l’absence totale de réponse.
Quelqu’un qui me contredit reconnaît encore mon existence.
Quelqu’un qui m’ignore ne me donne même plus la possibilité d’être son interlocuteur.
L’ostracisme devient numérique
Internet n’a évidemment pas inventé l’ostracisme.
Mais il lui offre un terrain particulièrement favorable.
Imaginons exactement la même scène dans la vie quotidienne.
Vous croisez quelqu’un dans la rue : « Excusez-moi, savez-vous comment rejoindre la gare ? »
La personne s’arrête, réfléchit et vous explique précisément le chemin.
Vous l’écoutez jusqu’au bout puis, sans un mot ni un regard, vous vous retournez et partez.
La plupart d’entre nous trouveraient ce comportement pour le moins étrange, voire franchement impoli.
Sur Internet, son équivalent est devenu banal.
Nous posons une question sur Facebook. Plusieurs personnes prennent le temps d’y répondre. Nous lisons et passons à autre chose.
Nous envoyons un message sur WhatsApp. Quelqu’un nous répond longuement. Nous lisons et ne répondons plus.
Nous demandons un renseignement professionnel par mail. Nous obtenons exactement l’information recherchée. Aucun accusé de réception ne suivra.
Les travaux consacrés au cyberostracisme montrent pourtant que l’exclusion ou l’absence de reconnaissance en ligne peut, elle aussi, affecter notre humeur, notre sentiment d’appartenance, notre estime de soi et notre sentiment de compter pour les autres.
L’écran ne rend donc pas nécessairement l’indifférence indolore.
Il la rend surtout plus facile à produire.
Ne voyons pas du mépris partout
Il faut néanmoins éviter un piège.
Celui qui ne répond pas ne nous méprise pas nécessairement.
Nous avons tous ouvert un message au mauvais moment avant de l’oublier. Nous sommes parfois débordés. Les sollicitations numériques sont devenues considérables. Nous passons rapidement d’une notification à une autre et certaines interactions disparaissent tout simplement de notre attention.
Il serait donc absurde de diagnostiquer un ostracisme volontaire derrière chaque message resté sans réponse.
Mais il existe une distinction essentielle : l’absence d’intention n’annule pas nécessairement l’effet relationnel.
Nous pouvons donner à quelqu’un le sentiment d’être ignoré sans avoir consciemment décidé de l’ignorer.
C’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant.
La question n’est pas de désigner des coupables, mais de nous demander comment certains comportements autrefois perçus comme socialement étranges ont pu devenir presque invisibles à nos yeux.
Quand l’écran fait disparaître l’autre
Dans une conversation réelle, le visage de l’autre régule en permanence notre comportement.
Nous percevons son regard lorsque nous parlons. Nous voyons qu’il attend une réponse. Nous constatons sa déception ou son étonnement si nous nous détournons brusquement.
Le numérique supprime une grande partie de ces régulateurs.
Nous pouvons lire un message sans voir celui qui l’a écrit.
Nous pouvons quitter une conversation sans assister à la réaction de celui que nous laissons derrière nous.
Nous pouvons ignorer quelqu’un sans être confrontés directement à l’effet de notre silence.
Le coût psychologique de la non-réponse devient ainsi extrêmement faible pour celui qui ne répond pas.
Et cette facilité technologique rencontre peut-être une autre évolution, beaucoup plus profonde, de nos sociétés.
LIRE LA SUITE : De l’ostracisme numérique à la déliance sociale
Dimitri Haikin
Avenue Oscar de Burbure, 151 - 1950 Kraainem
Articles publiés : 129
Type :
Psychologue , Psychologue clinicien(ne) , Psychologue conventionné (INAMI) , Psychothérapeute
Spécialités :
Cohérence cardiaque , EMDR , Psychologie positive , Relaxation , Thérapie en marchant
Problématiques :
Problèmes d’éducation , Problèmes liés au travail , Stress , Traumatismes , Problèmes de couple , Phobie , Mésusages de l'alcool , Dépression , Angoisse d'abandon , Angoisses , Anxiété , Assertivité , Burn-out , Confiance en soi , Deuil , Pervers narcissiques , Emotion , Estime de soi , Jalousie pathologique , Manipulation mentale
Publics :
Adulte , Ado , Couple , Groupe
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