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Fessée d'amour : qui aime bien châtie bien ?

/ Par info psy.be / Enfants

Fessée d'amour : qui aime bien châtie bien ?


L'histoire ne s'interroge guère sur les droits de l'enfant et montre à quel point il a été objet de mépris, de rejet et de hasard. Aujourd'hui encore, l'enfant, image mythique de tous les temps, est trop souvent pris comme objet ou enjeu du désir ou du non désir des adultes. L'idée qu'une fessée ou une bonne baffe ne pouvait pas faire de mal, surtout si elle était bien méritée, continue à faire son effet encore aujourd'hui. La légèreté avec laquelle on lève parfois la main sur les enfants est probablement significative de la manière dont on envisage leur éducation et leur statut dans la société.


Depuis la nuit des temps, les enfants sont victimes de sévices et subissent des mauvais traitements de formes variées. Dans les Cités de l'antiquité, le Père avait droit de vie ou de mort sur son fils nouveau-né. Les historiens de la famille et de l'enfance précisent que la brutalité à l'égard des enfants de la part de ceux qui les élèvent ou les nourrissent est monnaie courante. Ces " sauvages " n'inspirent ni tendresse ni respect. La religion unique imposée par le Pouvoir de droit divin renforce l'effet de l'absence d'affection : fruit d'une « nature corrompue », l'enfance doit être redressée et dressée. « Celui qui épargne les verges hait ses fils » disent les Écritures. La moralité de l'enfant, l'infans, celui qui ne parle pas, importe plus que son bien-être ou que sa santé. A toute époque, et dans la plupart des civilisations, l'enfant est considéré comme objet, marchandise, bien d'échange, enjeu économique ou agent de production.

Nous observons ainsi, à travers la littérature du dix-neuvième siècle, chez Dickens, Victor Hugo, la Comtesse de Ségur, Alphonse Daudet, Jules Renard, que les enfants ne sont pas épargnés par la dictature, voire le sadisme, des adultes et des parents. Présentés comme victimes de la société, Gavroche, Cosette et Oliver Twist deviennent les archétypes des enfants martyrs et exploités. Les punitions corporelles en milieu scolaire sont considérées comme des méthodes pédagogiques et disciplinaires coutumières. En offrant au père le droit, sinon le devoir, de corriger ses enfants, la loi lui reconnaît implicitement une propriété sur eux. Ce sentiment de propriété ainsi légitimé justifie les abus de pouvoir et les contraintes de toute nature exercés sur l'enfant. Le Code Napoléon (1804), qui régit l'institution familiale, précise que la puissance paternelle s'exerce à la fois sur la personne et sur les biens de l'enfant. Sur la personne, elle comporte un droit de garde, de direction et de surveillance, permettant aux parents de choisir l'habitation, d'être maître de son éducation, de contrôler ses relations et sa correspondance. Elle leur confère même le droit de faire emprisonner leur enfant. Sur les biens des mineurs, la puissance paternelle donne aux parents un droit de jouissance légale et, tant que tous deux vivent, un droit d'administration légale. En d'autres termes, l'autorité paternelle (et les abus de pouvoir qui en découlent) est définie comme absolue et incontournable. La Révolution industrielle engendre une nouvelle classe d'enfants issus des couches les plus défavorisées des nouvelles cités. La violence semble s'installer comme le nouveau ferment des relations entre les enfants et les adultes.

Au regard de la maltraitance envers les enfants, il importe donc de situer le concept de « fessée » dans un plus large registre, à la fois historique, sociologique et comportemental.


La fessée, comme maltraitance ordinaire

La violence envers les enfants est un tabou dans une société dominée par les adultes. Les définitions, les lois et les usages qui délimitent le problème, différent d'un pays à l'autre. Sur ce plan, la connaissance scientifique est très incomplète. Dans de nombreux pays, le problème est tout simplement nié ou minimisé. Les résultats de recherches sont difficilement comparables en raison des différences sur le plan du contenu, de la méthode ou de la culture. En dehors de circonstances exceptionnelles, la pression sociale n'est pas suffisante pour considérer le problème comme prioritaire. Les victimes s'expriment difficilement sur la problématique. Elles sont jeunes, faibles, vulnérables et non organisées. Elles subissent souvent la situation comme étant normale; elles disposent de peu d'influence et de force pour changer la situation existante. Elles sont souvent liées émotionnellement et économiquement, et donc soumises psychologiquement à l'agresseur sexuel dont elles sont dépendantes. Les agresseurs, quant à eux se figent dans une sorte de conspiration du silence, véritable mur d'indifférence.

Autre concept désignant la violence humaine, comme le fait d'abuser, d'exploiter, de dominer, de torturer, de châtier ou le fait de « traiter mal » une personne, la maltraitance correspond à un néologisme de la langue française.

La maltraitance recouvre différentes significations et comprend des registres sémantiques très variés : enfant martyr, battu, en danger de mort ou placé en situation de danger, négligence grave par omission, famille à risque, bébé secoué, cas extrême, torture et enfermement, violence institutionnelle, enfant esclave vendu ou à vendre, abandon, infanticide, enfant des rues, pédophilie, prostitution et pornographie enfantine, éducation rigide, perversion des relations entre enfants et adultes, abus de pouvoir, agression sexuelle, traumatisme, chosification chronique de l'enfant, etc.

L'expérience du traumatisme et le rôle de la violence dans l'organisation de la psyché sont des concepts originels de la psychanalyse. Instinct primitif au service de la pulsion de vie et répondant au besoin de toute-puissance face à l'angoisse d'anéantissement, la violence se manifeste en chacun de nous. Fondamentale à la survie de l'espèce humaine, elle s'inscrit dans son évolution et connaît de nombreuses manifestations. Au regard du mythe de l'humanité, la maltraitance apparaît comme une forme peu sophistiquée de violence et répondant plus aux frustrations et aux conflits interpersonnels qu'à une intégration plus féconde.

Cette violence ordinaire ou saisissante, parfois hideuse et gratuite, apparaît dans des contextes familiaux et sociaux très variés, où les troubles du lien et de l'attachement sont marqués et les échanges sont faussés pour diverses raisons, des plus simples aux plus complexes. Mais cette violence là est pour la plupart du temps commise par des gens ordinaires sur des enfants ordinaires. Cette sorte de barbarie à visage humain s'immisce dans le quotidien de familles troublées, perturbées ou désaxées sur le plan transgénérationnel mais également dans des familles moins typées, voire plus conformes. Parce que peu éloignée de nos représentations sociales, du quotidien et de notre culture, la violence humaine n'est pas si exceptionnelle. Néanmoins, les familles auxquelles nous sommes confrontés en tant que professionnels de l'enfance ne correspondent pas à notre idéal de bien-être pour l'enfant ni aux stéréotypes de familles heureuses et bientraitantes véhiculés par notre culture, nos médias et nos lois. Nous subissons ainsi un stress incroyable, voire un effroi, dès que nous sommes interpellés par cette violence qui vise les enfants, surtout lorsqu'il s'agit d'abus sexuel intra-familial. Mais dès lors que l'enfant est reconnu comme une personne à part entière, son parent qui le maltraite est aussi une personne qui implique que notre approche soit la plus respectueuse possible. Cette dialectique ne va pourtant pas de soi.

De la fessée à la maltraitance, il n'y a qu'un pas

Le concept même de maltraitance n'apparaît dans les textes juridiques français que vers la fin du XIXème siècle. En 1860, le médecin légiste Ambroise Tardieu (Faculté de médecine de Paris) décrit les signes cliniques présentés par les enfants battus. De son côté, Sigmund Freud, qui assiste en 1885-1886 à des autopsies publiques d'enfants victimes de violence sexuelle ou physique (à la morgue de la Salpêtrière de Paris), écrit en 1919 un article " Un enfant est battu " dans lequel il évoque le spectacle de scènes réelles de fustigation d'enfants par le maître d'école comme une expérience insupportable et s'interroge sur le rôle des châtiments corporels réels, et leur composante sadique, dans l'éducation familiale de l'enfant et de leur impact sur les fantasmes de fustigation et la perversion sexuelle. A cette époque de bouleversements sociaux et politiques et de puritanisme ambiant, l'autorité parentale, en particulier celle du Pater-Familias, reliquat du Haut-Moyen-Age, demeure souveraine et absolue, voire totalitaire et incontournable. L'éducation est rigide, les sévices corporels sont légitimes. Le Droit des femmes n'existe pas. Que dire du Droit des enfants ?

Si dans les faits, le droit de correction paternelle n'a été aboli qu'en 1935, du moins en France (« patrie des Droits de l'Homme »), il reste dans les mentalités une survivance.

Tel est notre héritage collectif. Pour beaucoup de parents et d'adultes, battre les enfants, les corriger et les punir sont des méthodes normales d'éducation. L'idée qu'une petite fessée n'a jamais fait de mal à personne, surtout si elle est méritée est encore fortement ancrée aux mentalités. Dans notre expérience, nous constatons que les parents ont tendance à minimiser l'impact de leurs gestes. Cependant, de la "bonne correction" aux mauvais traitements, la démarcation reste floue. Cette légèreté avec laquelle l'adulte lève la main sur un enfant est malheureusement symptomatique de la place qu'il occupe dans notre société. Aux exigences et besoins d'un enfant s'opposent les refus, brimades et rejets de l'adulte, chacun demeure sur ses positions et c'est le départ d'un processus quasi irréversible. L'engrenage de la violence est enclenché. Il s'agit de l'histoire du " pot de fer contre le pot de terre " où l'enfant est presque toujours perdant.

L'enfant est objet du droit au début de la première moitié du vingtième siècle. Il devient Sujet du Droit à travers la Convention Internationale des Droits de l'Enfant adoptée à l'unanimité par l'Assemblée Générale des Nations Unies le 20 novembre 1989. Ce texte est un outil juridique qui a force de loi. Tout État qui le ratifie a l'obligation d'accorder sa législation avec cette convention. L'intérêt supérieur de l'enfant doit y figurer comme un progrès essentiel par rapport aux anciennes lois. De manière générale, la Convention reconnaît à l'enfant, comme à tout être humain, des droits fondamentaux en tant que personne, tout en précisant qu'il doit bénéficier de droits renforcés et spécifiques pour sa protection. Plus de 95 nations ont déjà signé la Convention; elle sera contraignante pour eux dès que 20 d'entre elles l'auront ratifiée. Elle est approuvée par la Communauté française de Belgique en juillet 1991 et ratifiée par l'État belge en décembre 1991.

L'enfant a donc toujours été exploité et soumis sous diverses formes. Cependant, la notion d'enfant battu (Battered Child), le syndrome d'enfant battu, apparaît aux États-Unis, dans les années 50'. Des chercheurs américains définissent ce syndrome comme un ensemble de fractures multiples et d'âges différents ou de lésions provoquées par divers types de coups. Le corps enseignant devient moins rigide. Les sciences humaines, la psychologie en particulier, influencent l'éducation. Le corps médical sort de son obscurantisme. Les médecins, les radiologues et les pédiatres en particulier, étudient le phénomène de la maltraitance d'une manière plus scientifique. La définition du sévice s'élargit de manière considérable. De la simple atteinte corporelle, en passant par la simple trace laissée par une fessée, les sévices par omission (négligences graves et défaut de soins) sont pris en considération et concernent des notions plus larges comprenant diverses formes de rejet affectif, estimées comme aussi périlleuses pour l'enfant.


L'amour de la fessée, faut-il punir ou guérir ?

Amour et fessée, font-ils bon ménage ? S'agit-il d'un geste maladroit dans le registre de la relation éducative plutôt rigide ou d'une réelle intention de faire mal d'une manière plus sadique ? Dans une société de plus en plus violente, où la violence est de plus en plus médiatisée, la fessée apparaît comme une « goûte dans un océan de brutes ». Pas toujours significative de la violence, la fessée infligée aux enfants par les parents relève bien souvent de principes éducatifs hérités d'une autre époque. Il n'y a pas encore si longtemps, comme nous venons de l'évoquer, beaucoup de parents considéraient leur progéniture comme leur propriété, ils en disposaient à leur guise et les mauvais traitements faisaient partie de la vie quotidienne. Les enfants subissaient la dictature des adultes, celles de leurs parents en particuliers. Les sévices corporels étaient monnaie courante, autant à l'école qu'à la maison. Battre un enfant revenait à bien le dresser, à le dompter comme un animal sauvage dominé par ses instincts primitifs.

Pourtant, la fessée reste un acte de maltraitance ou de malveillance qui insécurise l'enfant. La fessée est souvent la prémisse d'une injonction beaucoup plus coercitive et bien plus sévère dans l'esprit de l'enfant que dans celui de l'adulte. Il importe de ne pas en banaliser la portée et l'impact traumatique sur le développement psychoaffectif ultérieur de l'enfant. Dans la réalité, une fessée qui claque, ça fait toujours mal, autant sur le plan physique que psychoaffectif,… et ça résonne aussi comme un échec dans la relation parents-enfant. A se demander s'il n'y aurait pas d'autres stratégies éducatives pour mieux vivre les relations d'autorité parentale et soutenir les enfants à mieux intégrer les limites dans leur vie quotidienne. Par ailleurs, la dimension érotique et incestuelle de la fessée ne devrait pas être évacuée du débat actuel.

De-là à pénaliser un tel geste, la marge n'existe pas vraiment dans les législations actuelles et il semble difficile d'isoler l'acte sans comprendre son origine, ses effets et son traitement. On croit cerner le problème en légiférant et en sanctionnant. Les moyens de cette politique n'ont cependant qu'un effet d'annonce et sont peu applicables tels quels. En réalité, ces messages concernant la répression ont meilleur presse auprès d'un public voyeuriste qui subit un matraquage médiatique à propos de la violence et de l'insécurité. Sanctionner la fessée, jusqu'à judiciariser l'acte revient à pénaliser un geste qui remonte à la nuit des temps et qui s'inscrit comme un archétype intrinsèque des comportements humains.

Encore faut-il bien comprendre l'acte de gifler un enfant dans une progression ou comme une perte de contrôle plus ou moins significative d'un réel problème de communication et/ou d'un trouble relationnel entre l'enfant et son parent. Bien souvent, la fessée est pratiquée par des parents « ordinaires » qui l'utilisent comme leur « dernière cartouche » face à des enfants qu'ils ne parviennent plus à supporter et qui dépassent les bornes. Alors, faut-il appliquer la « tolérance zéro » et juger, ou plutôt tolérer pour aider ? La voie de la sagesse et du juste milieu entre pénalisation et traitement nous invite à agir sur des messages de prévention, plutôt que d'envoyer des signaux répressifs.

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