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Conseils de psy

Quand la douleur efface la souffrance

/ Par info psy.be / Comprendre son ado

Quand la douleur efface la souffrance

Il existe aujourd'hui un engouement autour des marques du corps.
Contrairement à ce que certains voudraient faire croire pour classer le problème et ne pas s'y attarder, ces comportements de marquer le corps ne relèvent en aucun cas de la folie ou de la pathologie mentale.
Au contraire, ils permettent de réguler des tensions, dans la honte et le silence, parce que très peu osent en parler au grand jour, de peur de se trouver face à l'incompréhension de l'autre.

Avant de nous pencher sur les différentes formes d'automutilations, prenons le temps de nous attarder sur ce terme et ce qu'il recouvre.
L'automutilation est un acte par lequel il est porté atteinte à l'intégrité du corps,

" soit par la blessure, ou l'ablation totale ou partielle d'un organe, d'un membre, d'un revêtement cutané.
" soit par des manœuvres pouvant compromettre la vitalité d'un organe, par combustion, striction, excoriation,…

Le terme de mutilation est une locution qui rend compte du geste banal, de la décharge motrice, du geste meurtrissant,du sujet déficitaire, du geste en relation avec une dimension symbolique du psychotique .

L'automutilation n'est pas seulement un geste auto agressif.
Pour Bergeret,, il s'agit aussi d'une violence fondamentale au sens " du moi ou l'autre " et où le corps est atteint car il n'y a pas d'autre objet disponible.
Oui, l'entame de la peau est un moyen ultime pour lutter contre la souffrance
Le débat qui fait rage à l'intérieur de soi prend le corps en otage, et l'usage de la peau devient un signe d'identité, au pris de transgressions multiples :

" Brisure de la sacralité du corps
" Faire couler le sang
" Jeux symboliques avec la mort
" Sollicitation de la douleur pour exister
L'entame de la peau, le cutting, n'est pas un acte suicidaire, mais une volonté de vivre, de se dépouiller de la mort qui colle à la peau pour sauver sa peau.

Mais de quelle peau s'agit-il ? De quel corps s'agit-il de se rendre maître ?
Pour Didier Anzieu,, dans son ouvrage de référence Le Moi-Peau, le corps est la dimension vitale de la réalité humaine, ce sur quoi vont s'étayer toutes les fonctions psychiques. Son composant principal en est la peau, parce que la connaissance du corps se développe à partir de la perception de ses frontières.
Le Moi s'étaie en permanence sur la eau et sur l'ensemble des expériences corporelles.
En effet, la peau est formée à partir des mêmes tissus cellulaires que le cerveau, ce qui fait dire à Anzieu que la pensée est autant une affaire de peau que de cerveau.


Ce moi-peau, est ainsi défini par l'auteur à travers 8 fonctions :

" une fonction de maintenance à travers l'intériorisation du holding maternel.
" une fonction de contenance, grâce à l'intériorisation du handling maternel (soins)
" une fonction de pare-exitation, d'abord exercée par la mère puis intériorisée par l'enfant.
" une fonction de différenciation, d'individuation die soi : sentiment d'être unique.
" une fonction d'hypersensorialité : toile de fond pour les connections sensorielles.
" une fonction de soutien de l'excitation sexuelle.
" une fonction de recharge libidinale du fonctionnement, psychique.
" une fonction d'inscription des traces sensorielles tactiles.

C''est dire à quelle cathédrale ose donc s'attaquer le cutter, lorsqu'il entame sa peau au nom de sa vie,, de sa liberté d'utiliser ce corps comme bon lui semble, quitte à braconner le sens de la vie pour se mettre en danger et trouver les limites qui manquent, dans le but ultime de trouver sa légitimité personnelle.

Au nom de quoi sacrifie-t-il une partie de lui pour sauver l'essentiel à ses yeux ?
L'histoire du cutter, c'est celle d'une douleur contrôlée pour lutter contre une souffrance beaucoup plus lourde..
L'entame est un refuge provisoire pour reprendre son souffle, provisoire parce qu'il oblige à y recourir encore et encore, jusqu'à ce que la souffrance que l'on veut éviter puisse être parlée, portée avec un autre.
Sans cet autre qui coupe par la parole et non par la lame, l'entame peut donc s'inscrire dans la durée, sous forme ritualisée, jusqu'à devenir parfois une addiction, comparable à celle de la boulimie ou de l'anorexie.
Pour David Le Breton, l'entame est une effraction en soi, qui sans relever de la réflexion, n'en est pas moins sans logique, sans soucis de rester dans le lien social.
La preuve en est que celui qui entame sa peau cache en général ses cicatrices et ne s'en prend que très rarement aux parties visibles du corps.
Ainsi l'entamer du visage est-elle un critère de gravité de la conduite, parce que le visage est le lieu le plus sacralisé du corps, et qu'y porter atteinte équivaut à se couper du lien social.
Pour l'auteur, tailler le visage est une prise de congé symbolique du monde, une entrée dans la psychose.

Si on met dans une perspective psychogénétique les mouvements auto agressifs, force nous est de constater qu'ils existent normalement depuis la prime enfance.
L'enfant se mord, se griffe, s'arrache les croûtes, dans une exploration de soi et de l'environnement, et ce jusqu'à plus ou moins 24 mois..(S'il continue plus âgé, il entre alors dans une perspective de con trôle relationnel, dans le but pervers d'infliger de la terreur chez l'autre.)

L'atteinte corporelle ou automutilation n'est pas seulement réservée au jeune enfant. On la retrouve également dans des actes religieux, et les rites de passage.
Cependant, l'entame n'est pas à comparer avec ces deux types d'épreuve corporelle.

" Les rites de passages sont des traces corporelles dont la douleur accompagne une mutation ontologique, qui permet d'être désignée à l'approbation du groupe.
Dans ce cas, le corps est membre du corps collectif, ce n'est pas un corps personnel.
L'expérience de la douleur se fait dans un cadre rituel.
Dans l'entame au contraire, l'individualisme démocratique permet de faire ce que l'on veut de son corps.
Les marques qu'on lui fait revendiquent l'individualité.

" Les mutilations d'ordre religieux se retrouvent à travers toutes les religions ou croyances. Certaines sont mêmes le signifiant premier de l'appartenance à un groupe religieux, comme la circoncision chez les juifs, par exemple.
Dans la religion chrétienne, le sacrifice volontaire du Christ en est l'exemple ultime, pour expier la faute de son peuple.
Les musulmans, dans les rituels de deuil, ont gardé des pratiques de douleur pour exprimer leur souffrance.


Mais que se passe-t-il lorsque le sujet entame son enveloppe ?
A quel type de phénomène avons-nous affaire ?
Chez quel type de personnalité le rencontre-t -on ?
A quel milieu est-il réservé ?
Quel but est-il poursuivi ?

L'identité personnelle n'est jamais close, elle se trame, se construit toujours dans l'inachevé.
L'identité n'est pas, visible, substantielle ; elle est relationnelle et ne se repère qu'à travers un ensemble de discours virtuels que l'individu est susceptible de tenir sur lui-même.
L'identité du moi est soumis à l'air du temps, il est modulable et d'autant moins enraciné que nous sommes à l'ère du recyclable.
Malgré cela, l'essentiel de soi demeure au fil du temps, l'identité se reconnaît d'une époque à l'autre, on devient différent en restant le même La normalité est de contrôler son existence et son impression d'être soi .à travers le temps .et les 1000situations auxquelles l'homme doit faire face, sans jamais avoir connaissance de sa vérité ultime.

Tenir le fil rouge de son identité est difficile, voir impossible si les assises narcissiques sont fragiles.
Ainsi, l'adolescent (dont Dolto disait qu'il était atteint du complexe du homard), est -il interpellé par son corps qui change, et qu'il surinvesti à cette période, mais dans l'ambivalence.
L'adolescent utilise son corps comme un moyen d'expression symbolique.
Il tient un discours sur lui à travers l'apparence.
Il utilise ce détour symbolique pour accéder au sentiment d'être soi.
Son corps est une matière d'identité, il l'utilise comme Lacan utilise le trait unaire pour définir l'identification de signifiant.
Le trait unaire de Lacan devient la marque sur le corps pour l'adolescent en mal d'identification.
Le corps est une matière d'identité,
La peau est doublement un organe de contact, puisqu elle est l'organe tactile, mais également un témoin de la qualité relationnel aux autres.
Ex : une maladie de peau n'est-elle pas une maladie du défaut de contact ?
La peau est la mémoire vivante de manques de l'enfance, c'est le champ de bataille entre soi et l'autre. A ce titre, elle peut être une enveloppe de souffrance qui devient le prix à payer pour assurer la continuité de soi.

Lorsqu'un sujet s'entame la peau, sa douleur n'a plus de fonction protectrice, elle ne l'incite pas à arrêter son geste.
Au contraire.
Dans l'atteinte délibérée au corps, l'individu étouffé par sa souffrance, se fait mal pour lui échapper.
Le moment de l'altération du corps est rarement douloureux. L'acte est anesthésié, car le but rechercher est une diminution de tensions.
Pour celui qui souffre, mieux vaut une douleur que l'on s'impose, qu'une souffrance que l'on subit.
Cette anesthésie de l'acte que l'on a choisi de poser expliquer pourquoi les blessés crient parfois de douleur lorsqu'on les soigne, alors même qu'ils viennent de s'être coupés parfois jusqu'au tendon sans broncher.


Qui s'entame ?
Les témoignages montrent que les femmes s'entament plus que les hommes, car elles ont une souffrance plus intériorisée, tandis que l'homme aura tendance à transformer sa douleur en agression vers l'extérieur.
En entamant sa peau, l a femme récuse les critères de séduction imposés par la culture et l'éducation.
Chez elle, la pratique est également solitaire, contrairement aux hommes qui préfèrent le faire devant un public, parce que l'acte est chez eux une affirmation de leur virilité, de leur courage, de leur insensibilité à la douleur.

Celui qui choisit l'entame pour échapper à la douleur est en générale un être fragile narcissiquement, dont le Moi est relativement inconsistant et qui se trouve dans l'impossibilité de sortir de la situation par le langage, ce qui force le passage par le corps.
La douleur physique devient une butée symbolique à la souffrance ; c'est en quelque sorte une douleur homéopathique.

Le cutter conjure son impuissance par un détour symbolique qui lui permet enfin d'avoir prise sur une situation.
Il change son corps à défaut de changer le monde.
Malheureusement l'apaisement est toujours provisoire, c'est seulement un répit.

L'entame n'est absolument pas une tentative de suicide, mais au contraire, une tentative de vie, un essai de conjurer une catastrophe des sens, pour reprendre le contrôle d'une situation qui échappe.
Ce n'est pas non plus un acte de folie.
Sauf cas pathologique, qui ont franchi le cap de se couper du lien social,(psychose, enfermement institutionnel,…), beaucoup sont intégrés socialement, et de façon tout à fait satisfaisante pour eux et leur entourage.
L'entame est pour eux un cran d'arrêt dans un effondrement sans fin du sens.
C'est une limite sur la peau, une fixation du vertige, de l'intrusion mortifère.

Le moyen qu'ils ont trouvé pour passer de victime à acteur .est d'utiliser le corps comme un espace transitionnel au sens Winnicottien du terme, c'est-à-dire un espace paradoxal fait d'entre deux coupures, un espace qui est à la fois séparation et union, comme le moment de la naissance, où l'enfant, tout en étant séparé de sa mère, en est complètement dépendant..
C'est au moment de cette dépendance absolue et maximum que se fonde le sentiment de sécurité de base, qui est à l'origine de la solidité du Moi.
L'espace transitionnel qui leur a manqué est recrée sur le corps, et plus précisément sur la peau.

De quelle origine peut être cette souffrance contre laquelle le cutter lutte ?
1. l'incision peut être une volonté de se couper d'un corps intolérable, corps vécu comme un fardeau.
2. Ce peut être une coupure pour lutter contre une relation à l'autre, suite à une identification projective d'un parent (surtout à la mère, semble-t-il).
3. l'entame peut être une tentative de fixer le corps qui change, surtout chez les adolescents. Ainsi, chez les jeunes filles, elle peut être le souhait de décider de ses saignements, contrairement aux règles qui sont subies.
4. la coupure, avec la sensation douloureuse peut donner le sentiment d'exister. Avoir mal prouve que l'on est vivant. Il s'agit de s'infliger des sensations vives pour avoir le sentiment de se sentir exister, parce que simplement exister " tout court "ne suffit plus.
5. l'agression sur la peau peut être une autopunition, avoir une dimension expiatoire grâce à la douleur infligée.
L'exemple le plus universellement connu est celui d'Œdipe, qui se crève les yeux pour se punir de l'acte incestueux commis avec sa mère, et du meurtre de son père.
6. Elle peut être une manière de se purifier, de laver la souillure par le sang, de faire couler hors de soi ce qu'il y a de mauvais de mauvais sang pour se laver de l'outrage
7. le tatouage inaugural, fait soi-même, est une façon d'incorporer celui que l'on a dans la peau (Ex : l'actrice Angelina Jolie) par la médiation du prénom. Il s'agit de donner consistance, éternité, à ce qui est douloureusement fragile, pour oublier qu'un moment de la vie n'est pas la vie, pour conjurer le temps.
8. Dans une institution fermée, les marques corporelles sont une ressource pour créer du lien, une amorce d'entre soi.


Le point commun de toutes les traces corporelles est le sang, le sang qui coule et qui est le paradigme de l'enchevêtrement de la vie et de la mort, puisqu'à l'intérieur du corps il est signe de vie, tandis qu'à l'extérieur il devient signe de mort.
Il est l'élément essentiel de la dramaturgie de celui qui n'en peut plus.

La deuxième référence est la cicatrice.
Pour les garçons, elle est un trophée identitaire, une trace tangible de leur virilité.
Chez la fille, elle est une prise de position qui va à l'encontre de la séduction.
Souvent, il y a essai de la faire passer inaperçue,, sauf dans un processus d'autodénigrement.
La cicatrice à pour but d'enraciner le souvenir du contrôle de la souffrance, ce qui expliquerait que l'entame se situe souvent à des endroits facilement visibles pour le sujet, (ex :le poignet), afin qu'il puisse facilement s'en souvenir.

La présence ou non de témoins est significative du sens de l'entame.
Souvent, l'atteinte au corps provoque effroi et réflexe intolérable d'identification, et c'est pourquoi on se rassure en parlant de folie, qui sert de cordon sanitaire pour repousser le geste dans l'impensable, pour ne pas lui donner sens.
L'entame provoque horreur et culpabilité chez le témoin, c'est pourquoi le cutter est souvent solitaire et habité par un sentiment de honte.
Il désire se cacher, mais aussi être découvert.
Parfois, il est un moyen d'emprise sur l'entourage.
Il est aussi un moyen d'attirer l'attention, de ne plus être insignifiant, retourner l'agression contre soi pour attirer la sympathie.


Les lieux de l'entame
Les institutions sont les scènes de la majorité des entames, et dans ce cadre là, la prison détient tous les records d'atteintes corporelles, que ce soit par l'entame, le tatouage ou les affections dermatologiques.
Dans ces lieux, il ne reste que le corps pour éprouver son existence.
Le reste n'est que dépouillement de soi, expérience radicale de dépossession, arrêt du temps.
La prison est parfois le lieu de la privation de visages, par la disparition des miroirs..
A défaut de mouvoir l'appareil judiciaire, celui qui est privé de liberté tente de l'émouvoir par l'atteinte au corps. ; il s'agit d'être reconnu comme sujet, et non comme détenu.

Il s'agit par la même occasion de créer un évènement, de créer une rupture dans le temps.

Au contraire de la discrétion des blessures de ceux qui sont restés dans le lien social, les détenus montrent leurs blessures et les pansements.

L'autre lieu de l'entame est la solitude,.
Le geste est solitaire, souvent accompagné d'un sentiment de honte et de culpabilité.
Le jeune -car faut-il le rappeler, il s'agit souvent d'adolescents- s'entame hors du regard, et souvent ses proches sont dans l'ignorance de sa souffrance et de ses manifestations.
L'absence du regard, et donc de mot, est à la fois la cause de l'entame et ce qui la fait perdurer.
C'est d'ailleurs souvent suite à une rencontre positive, une relation d'amour ou d'amitié qui aide le cutter à se débarrasser de cette habitude.


Il existe d'autres lieus de l'entame, d'autres pratiques de l'automutilation,.
Ils sont cependant à ce point particuliers et nombreux, prenant de plus en plus d'ampleur dans toutes les capitales, qu'il faut leur consacrer quelques pages et non pas une fin de texte.

Il fera suite à celui-ci, qui n'est qu'un survol de la question, volontairement simple et accessible, pour qu'il puisse être apprécié de tous, y compris de ceux qui en sont le sujet.

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