Je souhaite...

Conseils de psy

L'art-thérapie

/ Par info psy.be / Psychothérapies

L'art-thérapie

Art-thérapie ????….. dites-vous ?
Un article d'Elisabeth Ey-Taube

Ayant été amenée à la création artistique d’abord à titre personnel, (peinture et sculpture)
puis dans mes lieux de travail (psychologue clinicienne en milieu psychiatrique), où il m’est
arrivé de proposer des ateliers, le mot Art-thérapie n’a cessé de m’interpeller et
m’interroger…. essentiellement autour d’un certain malaise, percevant dans l’association de
ces 2 termes, quelque chose d’antinomique, comme une contradiction ou tout au moins,
selon l’expression si pertinente de J. Florence, le risque d’une «liaison dangereuse».
Cela se traduisait par l’impossibilité pour moi d’utiliser ce terme sans l’entourer de moult
bémols ou de dire plutôt : je propose des activités artistiques comme moyen
d’expérimentation ou d’expression en accompagnement (animateur et autres membres du
groupe).

La journée du 01.02. 08 : «Expérience et création, Pratiques artistiques en milieux de soins»
organisée par le Club Artaud, m’a permis de dissiper ce malaise et de mieux comprendre et
appréhender ce dont il s’agit, lorsqu’on touche à l’Art, à la création, en milieu de soins.
C’est tout cette réflexion et les perspectives qu’elle m’ouvre, que j’ai envie de partager avec
mes collègues psychologues et psychothérapeutes de Psy.be, tout comme avec ses
lectrices et lecteurs !

Ce jour là donc, la parole fut donnée aux artistes (peintres, plasticiens, sculpteurs et
gens de scène), qui tout simplement nous ont parlé de comment l’Art est venu à eux, les a
en quelque sorte visités, comment ils sont devenus créateurs et comment d’une certaine
façon, ils font rebondir cette balle, en animant des ateliers de leur spécialité en milieux de
soins.

Deux psychanalystes étaient présents. Leurs interventions avaient pour but de mettre
tout simplement en mots ce qui se donnait à entendre, et qui n’est pas toujours aisément ou
clairement formulable/communicable, lorsqu’on parle de soi au plus profond.
Ce furent des échanges d’une grande intensité et richesse humaine, dans l’ouverture
et le respect mutuels.

Lorsqu’on parle d’Art dans ce contexte, c’est en fait et plutôt de création qu’il s’agit…
L’artiste produit une oeuvre (d’Art !) et ce qui est intéressant pour le thérapeute qui interroge
et s’interroge, c’est de saisir/comprendre ce qui se passe alors dans ce moment précis
créatif…

Nous allons voir au travers des récits entendus ce jour là, que la création surgit/s’impose…et
advient… pour un tas de motifs/raisons/finalités…. divers et variés…

Il s’agit donc de :
· Faire face à la souffrance…
se protéger… un refuge (l’enfant par ex, qui dessine,
parce qu’il se sent perdu dans un monde d’adultes où il n’a pas sa place ou bien trop
conflictuel), se faire plaisir aussi…mettre de l’ordre... organiser des idées et des
émotions…

· Accéder à la contemplation… émotion du Beau… du religieux sans religion... du
sacré…. de l’équilibre dans la nature par exemple, mais pas uniquement…
approcher, s’approprier tout ce qui touche ou éveille une émotion.

· Une forme d’action aussi, réaction, subversion… libérer une énergie qui est en soi...
la projeter au dehors… la rendre utile, la partager ou la sublimer…rencontrer l’autre,
la matière, les sensations… les éléments…

· L’artiste se sent poussé par une nécessité intérieure… il ne sait pas toujours où il va,
mais il se doit d’y aller… il se laisse guider par le geste créatif et accepte d’aller là où
il va le mener…

· Possibilité encore de mettre en mots, (écriture) ou en scène, des vécus, des
situations… des conflits, pour éventuellement les dépasser… s’amuser… s’essayer…
« se la jouer »… se dédoubler… et se voir dans une autre perspective…

Autant de moments d’ailleurs, qui ne s’excluent pas l’un l’autre mais peuvent s’alterner au
cours du processus et de la vie de l’artiste, se nourrissant alors mutuellement.
MAIS, tous les artistes ont été unanimes pour insister sur l’importance du travail et de la
technique comme supports et possibilités de structure… de mise en ordre…
Certains n’ont pas hésité à parler de colonne vertébrale en évoquant le travail, l’exercice et
même parfois la répétition….

La pratique artistique suppose des connaissances, elle est faite de travail et de maîtrise d’un
ensemble de techniques, mais elle doit aussi laisser une grande place à la curiosité, qui
permet alors l’exploration et le renouvellement.

Il y a dans ce processus créatif, quelque chose qui déplace, raccroche, stabilise et ouvre,
pour déboucher sur du «autre»... du différent… du nouveau….

Et aussi, l’importance du temps…… le temps qui permet la maturation, un peu comme pour
une naissance, la période de gestation qui la précède… l’artiste se transforme lui-même au
cours de ce processus créatif, et l’on parlera alors de métamorphose.

Autrement dit, l’artiste s’appuie sur sa(ses) fragilité(s)/vulnérabilité(s), pour en tirer une force
qui remet en mouvement, en vie et ce, sans forcément passer par la symbolisation du dire,
mais plutôt par la confrontation directe de soi avec la matière, avec l’autre dans l’agir... c’est
la puissance du processus lui-même, de la technique et du travail qui le mobilisent.
Confrontation donc très concrète à la matière, aux situations, à l’autre et à des relations, à
travers un processus… une action… une production…

Réceptivité extrême au monde dans sa diversité et ses contradictions, qu’il nous
communique au travers de ses oeuvres. Réceptivité à cette énergie qui l’habite et le pousse.
Ce qui est important et primordial, c’est qu’il s’agit là d’une confrontation non préméditée ou
programmée, sans but préétabli au départ si ce n’est le penchant de l’intéressé à
« s’essayer » dans tel domaine plutôt que dans tel autre.

Il y a donc une grande liberté… celle de laisser venir et advenir ce qui sommeille en soi. (ce
qui n’est pas sans évoquer la règle de l’association libre en psychanalyse).

Les effets…
Le plaisir d’expérimenter
... de produire quelque chose, de faire soi-même… le plaisir de
jouer, de découvrir/se découvrir et ce, tant dans le domaine des sensations à travers toutes
les activités manuelles/plastiques que dans le domaine plus élaboré de la symbolisation
(écriture) ou des relations (la scène en particulier).

Effet cathartique… libérer des tensions… soulager
Construction donc et réparation aussi…il y a un va et vient incessant au plus intime de
l’élaboration psychoaffective. (par ex, réparer un bol cassé en céramique ou rattraper des
couleurs en peinture..)
Il s’agit donc de vivre une expérience qui transforme… de découvrir… mettre en mouvement,
construire, reconstruire… reformer... penser et panser….

Une façon aussi parfois de gérer l’urgence…
Créer c’est donc, avec sa propre sensibilité, son propre regard, réagir au monde, à ce qu’il
nous offre et c’est aussi se l’approprier, le réinterpréter et y mettre son sceau….
Autrement dit, il s’agit d’une expérience unique, dans laquelle le sujet met en mouvement
l’énergie de vie, de changement dont il est porteur…

Il forme et transforme à partir d’un ressenti profond et individuel, strictement personnel et
toujours singulier, (fragilité ou enthousiasme/extase)…
Il est à la fois faiseur/producteur et acteur….

Ceci peut se passer «en solo», l’artiste face à sa toile, à son objet, dans un premier temps
en tout cas… ou dans une dimension plus relationnelle, comme dans les arts de la scène, ou
lorsque l’oeuvre est donnée à voir… mais, il y a toujours un moment fort, intime et en
solitude, qui est celui où l’énergie travaille à donner la forme…

C’est ce processus de mise en mouvement du dedans au dehors, qui est éminemment riche
et prometteur de structuration/restructuration…naissance et renaissance…
Soi en interaction avec la matière, la nature, l’autre et le monde…

Alors…. il arrive parfois, la cerise sur le gâteau, disent ces artistes, qu’en plus du plaisir à
créer... de la satisfaction et de la reconnaissance…. il y ait aussi une amélioration de l’état
général… l’artiste aurait alors expulsé ou expérimenté, vécu, quelque chose qui aurait un
effet thérapeutique… il s’en suivrait un mieux être… un mieux dans sa peau… un mieux
dans ses baskets…mais c’est le plus et non la finalité… un peu comme la guérison vient de
surcroît en psychanalyse… la possibilité enfin de dire/de se dire : oui c’est ça… après tous
les tâtonnements… les « non ce n’est pas ça… ou ce n’est pas encore ça »… l’impression
d’arriver à trouver la chose vraie pour soi… une sorte d’adéquation entre ce qui monte du
plus profond et quelque chose au-delà… qui dépasse…. le plaisir d’un équilibre entre
dedans et dehors….

Selon la formule de F. E. Tirtiaux, dans son allocution d’ouverture à cette journée, on voit
mieux maintenant comment «créer consiste moins à s’exprimer soi, qu’à exprimer quelque
chose au travers de soi»
finalement, ce qui met alors l’accent sur la puissance même du
processus à l’oeuvre. L’artiste fait plus qu’exprimer un vécu, puisqu’il est lui-même
instrument de transformation de quelque chose qui l’habite et le dépasse.

Le mouvement créatif suppose un lâcher prise... «une disponibilité à l’impulsion première,
lequel peut être décrit comme un mouvement vers l’inconnu de soi»
dit encore F.E. Tirtiaux.
Or justement, partant de là, est-ce que le psychothérapeute oeuvrant dans un tout autre
dispositif, ne vise pas justement le même objectif… ou un objectif semblable….
Le psychothérapeute s’appuie sur la mise en mot dans une relation et travaille
essentiellement dans la symbolique… il y a là aussi une forme de lâcher prise, étayée
principalement sur le principe de l’association libre...

N’essaye t-il pas justement aussi, dans la relation établie et vécue, de reconnecter son client
à ses forces vives ?
Ces forces vives qui font si souvent défaut à nos patients… malmenées par la vie….
meurtries… endormies ou taries ???
Mais, le lâcher prise du créateur est différent, car c’est en amont de la symbolisation qu’il va
puiser et rencontrer l’énergie…. de l’émotion qui s’éprouve et renvoie aux premières
sensations…. une façon très brute et primaire au sens de premier, de se saisir du monde
pour s’y inscrire à son tour…

Et c’est précisément ce lieu et ce moment pour un tel ressourcement qu’un atelier de
création artistique en milieu de soins peut offrir.
L’atelier et son animateur offrent alors la possibilité du lâcher prise face à la matière,
à l’autre sur un mode plutôt ludique et expérimental, en grande liberté.
Vu sous cet angle, l’atelier peut alors devenir une chance, une possibilité (parmi d’autres) de
se reconnecter aux énergies créatrices et au mouvement de vie…

Découverte de ses possibilités… reconnaissance… satisfaction... réparation… signer une
production…

Tout un champ d’exploration et d’expérimentation, qui débouche sur la découverte de soi, de
son potentiel ainsi que toute la gamme des sentiments fondamentaux qui participent de la
construction de la personnalité sont à disposition….

Les pratiques artistiques en atelier permettent et facilitent tout un travail de maturation et
d’élaboration psychique à l’oeuvre dans le processus créatif lui-même, quine passe pas
forcément par les mots… ces mots qui sont souvent peu, trop ou mal investis, surtout
lorsqu’il s’agit de nos patients les plus fragilisés (mais que chacun peut éprouver à un
moment ou autre de son cheminement) qui se vivent livrés au monde chaotique, effrayant ou
sidérant des idées, émotions et relations…. Il suffit de penser aux états psychotiques,
névrotiques ou dépressifs qui rigidifient et vulnérabilisent le sujet… quand ils ne le bloquent
pas complètement…

L’art, au sens de création/expérimentation devient alors un moyen/medium pour sentir, se
construire, communiquer et se relier autrement. «Remettre en jeu dans le processus
artistique ces images qui nous constituent, déjouer, détourner, assouplir grâce à la fiction les
instances trop rigides de notre esprit c’est permettre une autre respiration, une tout autre
aisance dans notre rapport au monde».

Une façon de se ressourcer, qui respecte le secret/sacré et la singularité de chacun.
L’atelier et son animateur, sont alors une main tendue et une oreille attentive et
respectueuse, qui offrent au patient l’occasion de retrouver et reprendre un fil conducteur
pour se relier à son rythme et en toute liberté.
L’animateur est là avant tout en effet, pour faciliter… suggérer… il est un tremplin… un
propulseur d’énergie.

Il s’appuiera sur le cadre de l’atelier, la technique et son expérience personnelle de créateur
pour faire des propositions inductrices….. mais jamais directives… attentif avant tout à
accompagner le patient dans ce processus... dans ce mouvement vers soi et de soi….
Induire sans orienter… stimuler sans forcer… susciter sans prescrire…
Tout cela requiert une grande humilité… une grande qualité d’écoute et d’attention à l’autre
et à sa singularité.

L’animateur se doit d’être disponible dans l’écoute silencieuse, aidé par la technique,
l’ambiance et la dynamique du lieu et du groupe, mais, attentif aux moindres mouvements
intimes de l’être en création, en gestation,… il peut aussi parfois et selon, avoir recours aux
mots, lorsqu’il en perçoit le besoin ou la nécessité… il peut alors s’agir de partager une
émotion ou de la contenir… ou simplement d’avancer dans le processus par l’intermédiaire
du tiers et du verbe.

La technique et la relation peuvent devenir alors les meilleurs garants du passage de
l’indicible au formulable ou réalisable...
L’objectif, n’est pas la formulation verbale comme telle, ou l’expression à tout prix, mais
plutôt la présence à soi, à la personne au coeur de son devenir…

La différence ici avec tout autre «faire» ou activité occupationnelle, c’est qu’en art, en
créativité, l’artiste ne sait pas ce qui va advenir et qui vient du plus profond de soi, rien n’est
prévu ou programmé, mais il est prêt à laisser surgir, émerger ce qui sommeille en lui de
forces vives il est prêt à les accueillir et à les laisser oeuvrer en lui et à travers lui.
L’artiste accepte et s’offre même à ce courant de vie dans ses manifestations les plus
obscures comme les plus lumineuses…. et invite le patient à participer lui aussi à ce
mouvement…. C’est une invitation/incitation à devenir «je»….

Dès lors, qui mieux que lui peut accompagner et guider celui qui va oser tenter cette
expérience… timidement ou en désespoir de cause parfois, mais toujours mu par une,
étincelle de désir, si infime soit-elle …. L’artiste qui pour être lui-même habitué à vivre ce
processus, sera particulièrement attentif aux signes imperceptibles susceptibles d’indiquer
une ouverture ou une voie d’entrée à du changement Il saura aussi stimuler et l’un et l’autre
en fonction de ce qu’il est, selon ce qu’il a pu réaliser jusque là et selon la manière dont il
aborde ce moment particulier de l’atelier.

Mais pour aussi brève que ce soit l’expérience, pour reprendre les mots de F.E. Tirtiaux,
«éveillés à la création, s’y éprouvant passagèrement dans un moment difficile mais souvent
fécond de leur existence, ils ne peuvent que ressentir en profondeur ces effets authentiques
de reconnaissance que suscitent leurs productions, et à la faveur de celles-ci, se sentir
singulièrement réadmis dans la communauté des hommes».

Et c’est finalement ce positionnement en tant que sujet qui devient thérapeutique.
Alors voilà….. Art et Thérapie….
Qu’est-ce que créer en art sinon donner vie à une émotion ? Donner la chance à nos
émotions de naître et renaître ? L’art donc au coeur de la création.. et la création comme
réponse à l’articulation du manque, de l’absence… du creux, du vide et du désir…
L’Art et la création porteurs de métamorphoses….

Thérapie et Création/pratiques artistiques…deux approches du processus de vie, deux
façons d’appréhender l’énergie en sommeil et/ou en marche en chacun de nous…
Peut-être peut-on dire que l’une est davantage que l’autre en prise directe sur ce
processus…. l’autre plus en prise dans la symbolisation…. mais au bout du compte,il s’agit
toujours de l’épanouissement de l’être, de sa réalisation….. A chacun sa vérité…. son
cheminement à sa dimension, à sa façon... et à son rythme… en toute liberté…
L’artiste et le psychothérapeute sont là alors en tant que passeurs... et chacun dans sa
spécialité, avec les moyens/media qui lui sont propres….

C’est Pascal Crochet qui a dit : « il est important que chacun garde sa casquette »…
Préserver chaque domaine et sa spécificité… en reconnaissant à l’Art le pouvoir de liberté
qu’il détient et se méfier des savoirs constitués, (médecine, psychologie, psychanalyse…)
trop souvent réducteurs, car focalisés sur un seul angle d’approche, ils empêchent une
appréhension globale de la personne et peuvent alors favoriser davantage un morcellement
identitaire….

C'est là que réside le risque des "liaisons dangereuses", mélanger les approches, l'une basée sur un
savoir et l'autre axée avant tout sur le processus...
Notre rôle en tant que thérapeute est de rester à l’écoute de la souffrance mais aussi du
potentiel qui sommeille en chacun, afin de lui donner la chance de se développer, par le
processus même de l’expression artistique, lorsqu’elle se présente…

Pour rester dans la terminologie de passeur, Art et psychothérapie… des passages et des
passerelles… importance de pouvoir passer de l’un à l’autre… de les combiner peut-être
même…. dans la confiance mutuelle et le respect….. des intervenants entre eux et à l’égard
des clients/patients…

Et ne pas oublier… que créer est un acte de liberté ouvert à tous.

E. Ey-Taube

Portrait de psy.be

info psy.be

Avenue Jupiter 7 - 1450 Chastre
Articles publiés : 479