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Conseils de psy

L'institution comme lieu d'une conversation possible

/ Par info psy.be / Psychothérapies

L'institution comme lieu d'une conversation possible

Victor, au moindre reproche, doit téléphoner à sa mère pour être rassuré. Hassan, injurié par son père, disparaît dans la nature et dort dans un tram désaffecté où il se cache pour boire. Charles fait une tentative de suicide à l'hôpital quand le médecin lui refuse une sortie. Face à ce discours qui leur est adressé, ils se sentent menacés, agressés, perdent confiance en eux et disparaissent comme sujets, ce qui les précipite dans divers passages à l'acte ou dans la consommation effrénée de produits toxiques. Les conséquences en sont dramatiques en termes de souffrance et de désinsertion sociale. Quand ils arrivent chez nous, c'est bien souvent dans un état de délabrement physique inquiétant, errant d'un lieu à un autre, au bord du passage à l'acte agressif ou suicidaire et sans aucun projet.

Paradoxalement, à ces sujets qui souffrent du discours, c'est du discours qui est offert comme traitement. La pratique institutionnelle, tout en offrant un cadre et un traitement spécifique de la jouissance, est avant tout une pratique de parole. A l'instar de P. Lacadée , nous faisons le pari de « donner la parole là où ça ne parle pas, là où ça agit, là où ça s'agite, là où ça jouit ». Si pour P. Lacadée le pari de la conversation est lancé en milieu scolaire, E. Laurent propose la pratique de la conversation dans le cadre des traitements psychanalytiques des psychose. L'effort constant de traduction de ce qui excède le principe de plaisir ne peut se faire, dit-il, que par une pratique de la conversation : « Le principe d'indétermination de la traduction c'est qu'étant donné un phénomène, il y aura toujours plusieurs façons de le dire… Comment se mettre d'accord sur ce que ça veut dire ? Ca ne peut se faire que par une pragmatique, par une conversation, par un usage collectif, par un réglage qui seul permet d'obtenir ça. »

Dans ce travail, nous mettons l'accent sur la diversités des modalités de conversation. En effet, pour créer les conditions nécessaires à la conversation, il faut prendre en compte le mode de présence de chaque sujet et se placer dans le fil de son style de traitement. Ce qui donne lieu à des modalités de conversation différentes avec chacun.


Trois vignettes cliniques
Victor a vingt-cinq ans et habite en face de chez sa mère. Il consomme de l'héroïne toute la journée en attendant le retour de sa mère pour passer la soirée avec elle. « Avec l'héroïne, dit-il, je ne me sens plus seul, il y a comme une présence en moi ». Et quand sa mère déménage, la séparation forcée le précipite le jour même dans un passages à l'acte suicidaire.

Victor se présente à l'entretien de candidature à l'Hébergement de Crise du Centre Médical Enaden, centre pour « toxicomanes », accompagné de sa maman. Il ne demande rien, c'est elle qui explique la situation. Quand, après une quinzaine de jours d'hébergement, nous lui demandons ce qu'il compte faire après son séjour, il répond qu'il y a comme un vide dans sa tête et il ne peut rien dire de consistant.

Victor n'est pas ‘séparé' de sa mère. Elle est sa raison de vivre. En dehors de sa présence, rien ne cause son désir. Il n'a pas d'autres perspectives dans sa journée, dans sa vie, que le retour de sa mère. C'est elle qui a l'initiative et qui s'impose. Lui, il est vide, vide de la cause du désir, il n'a pas de projet, d'initiative, de perspective, le temps ne passe pas.

Un jour, Victor se sent très mal parce qu'il s'est fait réprimander par un résident qui lui a reproché de ne pas avoir pris de douche après une activité sportive. Il téléphone à sa mère et est rassuré : « ma mère, dit-il, me dit les paroles que j'ai envie de dire ». Sa parole est en continuité avec celle de sa mère, ce n'est pas le fruit de son énonciation à lui.

Comment dès lors, avec ce vide de sens, cette absence de cause du désir, s'oriente-t-il dans l'existence ? « Pour moi, dit-il, c'est l'horoscope. Si je lis dans l'horoscope que ma journée sera belle et qu'on me demande comment ça va, je dirai ‘belle journée'. Si on me dit que ma prise d'urine est positive, je me dirai que j'ai rencontré quelqu'un dans la rue qui ma proposé du cannabis. »

Ce qui tient lieu de cause du désir, c'est le signifiant, les signifiants du discours commun. Ca donne lieu à un discours creux, sans tenue, sans implication. C'est pourquoi, pour s'orienter, Victor fait ce qui est dit de faire, il fait comme il voit que les autres font.

Mais du coup, Victor est soumis à la dimension impérative de ce discours : ainsi, même les mots écrits peuvent s'adresser à lui, le viser. Quand Victor lit sur le planning qu'il y a des jours où les sorties individuelles sont possibles, il se sent mal. Il faut la présence d'esprit d'un intervenant pour lui préciser que ce n'est pas parce qu'il est écrit « sortie » qu'il est obligatoire de sortir.

Tout, autour de lui, lui fait signe. Quelqu'un le frôle ou déplace son pull, il est certain que ça veut dire quelque chose, qu'on l'a fait exprès, contre lui. Au lieu que ce soit lui qui prenne la parole, c'est, si l'on peut dire, le langage qui le parle.

Aux prises avec cet aspect persécutif du discours environnant, Victor est sans défense ; c'est ainsi que le moindre évènement, le moindre changement de programme, le moindre reproche, le mettent à mal. Il doit téléphoner à sa mère pour être rassuré ou avoir recours à l'héroïne pour s'anesthésier.

Quel usage fait-il de notre institution ? Victor se dit content à Enaden parce qu' « on lui parle, alors il peut parler, il peut être lui-même, dire ce qu'il pense ». Il apprécie tel résident qui parle beaucoup parce qu'avec lui « on reçoit une conversation en retour ».

Dans l'hébergement, au fil des séjours, Victor se confie à plusieurs personnes, il évoque entre autres les phénomènes de langage et de corps dont il est l'objet, se demande ce qui lui arrive : « ce n'est pas que je suis fou, dit-il, mais il m'arrive de drôles de choses ». Il parvient aussi à refuser de participer à certaines activités alors qu'avant il se sentait obligé d'y participer dès lors qu'on lui en faisait la proposition.

Victor, soumis à l'initiative des autres a trouvé dans l'institution les conditions nécessaires à une conversation qui lui donne une place de sujet.

Quand Hassan vient pour la première fois à Enaden il y a cinq ans, il se présente à nous sous l'effet du produit et articule difficilement : « les mots s'entrechoquent dans ma tête, se bloquent comme dans un lave-vaisselle ; il y a des mots mais les tiroirs sont bloqués. Avec mon père, il y a rupture de dialogue ; devant le juge, au moment de prendre la parole, il y a une coupure, mes idées sont coupées court, il faudrait souder là. C'est à cause de la solitude, je me referme sur moi, c'est le trou noir, le néant dans ma tête. »

Face aux injonctions infantilisantes et mortifères de son père « tu es un grand garçon avec un cerveau de bébé » ou aux dealers qui l'incitent à voler, Hassan ne peut rien dire : « mon père me met des idées négatives en tête qui me dépriment et je consomme ».

Depuis quelques années, en plus de ses séjours, Hassan vient de temps en temps parler à sa répondante. Il est tellement déstructuré qu'il vient le plus souvent en dehors des heures de rendez-vous et sans prévenir. « J'aime bien vous parler, vous êtes ma correspondante entre les phrases et le dialogue. Vous êtes comme ma mère, mais avec elle, je ne peux pas parler, avec vous je peux tout dire, je peux dialoguer ». Cette fois, il pleure : « je te montre mes larmes, d'habitude je pleure quand je suis seul ». Il lui explique ce qui ne va pas. Avec son amie, la mère de son enfant, il n'y a plus de dialogue, il sent qu'elle ne l'aime plus. Alors il se met à boire pour arriver à dire quelque chose et garder sa bonne humeur. « Je sais que tu m'apprécies et je t'apprécie pour ce que tu as fait pour moi ». Il offre une fleur à sa répondante. « Tu es ma deuxième maman. Je t'aime d'un amour, dit-il, pas tonique ».

Qu'est-ce qui le guide dans l'existence ? Il ne comprend pas la logique de ce qui lui arrive. « C'est l'embrouille dans ma tête. Je suis dans le néant, débordé, mon inconscient est vide, je n'ai pas de pensées positives, je n'arrive pas à imaginer mon avenir ». A défaut d'être orienté par la cause du désir, Hassan subit l'initiative des autres. A la différence de Victor, qui a recours à des phrases toutes faites, prélevées sur le discours des autres, pour Hassan, plus égaré, même ce semblant de parole est absent.

Pour Hassan, les phrases des deux interlocuteurs ne se suivent pas dans la logique d'un dialogue. Il y a une rupture. Là où il devrait y avoir un retour, une dialectique, il y a un chaînon manquant. Il faut la présence d'un interlocuteur de confiance pour relancer le dire et permettre au sujet de répondre, de se défendre, de s'expliquer, de dire qu'il n'est pas d'accord au lieu de se taire, disparaître et se mettre à boire.

Ces difficulté avec le discours entraînent fatalement une rupture du lien social. Hassan n'est jamais là où on l'attend, quand on l'attend. Il est hors du temps. Il est débranché du discours, du lien social.

Hassan vient demander un hébergement quand la rupture de dialogue est devenue telle qu'il est contraint d'errer en rue et qu'il se met à nouveau à consommer massivement de l'alcool. Il utilise alors son séjour pour reprendre, à l'aide de sa répondante, le dialogue avec les différentes instances sociales, son amie et quelques membres de sa famille.

Suite à une opération chirurgicale compliquée d'une éventration, Charles a perdu sa personnalité, « elle est sortie par mon ventre », dit-il. Il vient en institution pour faire un travail psychologique. « Ma solution, dit-il, c'est être écouté à la place des médicaments, lorsque je suis anxieux ».

«Il faut que vous m'obligiez à parler, comme la psychologue de l'institution X qui ma tiré les vers du nez jusqu'à l'enfance. Il faut que je vide mon sac. »

Dans la pratique, cependant, le simple fait que des résidents lui posent des questions, nécessite pour le calmer la prise immédiate de médicaments.

Il nous apprend qu'il ne faut pas entendre sa demande à la lettre, que sa demande d'être obligé de parler est probablement la demande des autres, ce qui précisément le persécute.

Par ailleurs, il parle de lui à tout le monde, tout en disant qu'on ne peut pas le comprendre. A chaque intervention, il s'énerve, nous indiquant que ce n'est pas comme ça qu'il faut s'y prendre. Il ne veut pas d'un psychologue qui ne parle pas mais le simple fait de répéter une phrase que lui-même vient de dire, l'agace : « ce n'est pas ça du tout », dit-il en s'énervant. L'idée que l'autre pourrait comprendre, lui est insupportable. Il veut pouvoir poursuivre son effort de traduction de ce qui lui arrive sans interférence extérieure.

La seule chose qu'il supporte c'est qu'on lui demande de s'expliquer, d'en dire un peu plus, parce que nous ne comprenons pas bien. Que l'on s'intéresse à ce qu'il amène, à savoir, aussi bien ses malaises physiques et ses difficultés relationnelles avec les résidents que, par exemple, les livres qu'il a emportés avec lui ou qu'il achète pendant son séjour et qui témoignent de sa passion érudite pour l'Egypte.

Grâce à la confiance qu'il a en l'équipe et le travail avec sa répondante, Charles nous dit qu'il a retrouvé sa personnalité : « c'est comme une chemise qu'on m'aurait mise sur la tête et à laquelle il s'agit maintenant de donner forme, de faire des coutures ».

Charles s'est servi de l'institution pour y trouver quelqu'un avec qui converser afin de pouvoir mettre en œuvre sa solution « être écouté à la place des médicaments ».


Différentes modalités de conversations
Ces trois résidents viennent donner des indications précises sur les conditions nécessaires à leur prise de parole. Victor a besoin de quelqu'un qui lui fasse la conversation, Hassan de quelqu'un qui relance son dire et Charles de quelqu'un qui l'écoute en ne comprenant pas.

Ce qui frappe d'emblée, c'est qu'il faut quelqu'un, un interlocuteur avec qui il semble qu'il y ait une sorte de dialogue, de conversation. Quels seraient dès lors les paramètres de cette conversation qui s'avère bien particulière ?

Charles, persécuté par toute parole non accompagnée par cette soustraction qui consiste à ne pas comprendre, nous a beaucoup appris sur la position à tenir pour lui faire une place comme sujet tellement il a été rigoureux et exigeant sur la vérification des conditions qui lui étaient nécessaires. En deux mots : il lui faut quelqu'un qui ne lui veuille rien. Il exige une conversation apurée de toute visée autre que :

répondre à son appel, venir à sa rencontre, faire une place à son énonciation, à sa particularité, entériner son invention, s'étonner d'un « je ne le savais pas avant que vous ne le disiez », prendre les choses détail par détail, dans l'ordre de la conversation, se tenir au fil de ce qui est dit.

Pour Victor, il n'est pas nécessaire que toutes ces conditions soient réunies. Il apprécie plutôt que l'interlocuteur parle un peu de soi, lui donne une conversation en retour, pour amorcer sa parole à lui. Ce rapport à un semblable, à quelqu'un sur lequel s'appuyer semble favoriser sa prise de parole.

Dans le cas d'Hassan, en prise à des relations imaginaires trop persécutrices, il nous revient d'intervenir de façon plus active. Lorsque dans la conversation Hassan évoque l'abus des autres, il nous revient d'intervenir pour barrer leur autorité.

Ces exemples indiquent clairement qu'à partir d'une même position fondamentale qui laisse au sujet l'initiative de sa solution, les modalités de conversation sont à chaque fois à inventer, en fonction de la logique subjective de chacun : pour Victor, ce sera une relation avec un semblable ; pour Hassan, une intervention plus active et pour Charles, une absence de toute volonté.


Pour conclure
Pour ces sujets, en mal avec le discours, il est particulièrement difficile de rencontrer un partenaire. Ils ne sont pas à même de s'engager dans une demande formalisée de psychothérapie. Et pourtant, il y a à les rencontrer et à trouver une pratique de parole qui leur convienne.

Dans notre institution, nous nous efforçons également de développer le côté convivial de la conversation. Une conversation de salon, pourrait-on dire. Au départ d'une maquette de voiture construite par un résident qui en fait la collection, on se met à parler de courses de rallyes, de marques de voitures et de prix des maquettes. On cherche un terrain commun sur lequel converser, à deux ou à plusieurs tout en veillant à ce que chacun puisse y aller de son énonciation.

C'est bien souvent en veillant à présentifier un semblable et non un soignant que l'intervenant rentre dans la conversation, pour la lancer et la relancer. Il est frappant de constater qu'en l'absence d'intervenant la conversation tombe à plat, le silence s'installe alors qu'en sa présence, les résidents se mettent à parler entre eux. Certains semblent même guéris, soulagés de leurs symptômes, du simple fait d'être accueillis dans cette vie communautaire. « Ici, on a des amis », disait l'un d'entre eux, alors qu'il venait juste d'arriver. Ou encore « à Enaden, j'ai l'impression d'avoir une famille ».

Ainsi donc, la pratique d'une certaine conversation, par le statut d'interlocuteur qu'elle donne à chacun, offre une place dans le discours, dans le lien social, dans l'existence même. Les effets de soulagement produits par cette place reçue indiquent à quel point ceux qui viennent nous trouver en ont manqué et combien être comptés pour rien peut être ravageant.

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